2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 20:52

 

Nouvelles du futur

Ou

Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

 

La machine distingue l’époque moderne des précédentes. Depuis XVIIIe siècle, elle a entièrement produit la réalité du monde où nous vivons. Et celle-ci a également infesté notre sphère privée, maintenant meublée de petits appareils de toutes sortes avec lesquels nos interactions ne cessent presque jamais.

Penser le monde moderne, c’est donc penser la machine : elle en est la manifestation la plus spécifique, massive, diffuse.

L’humanité a pourtant constamment entretenu un rapport ambivalent à son égard. La racine grecque du terme machine suggère, en effet, qu’elle est un piège [1]. Ce qui résume, bien à propos, l’ambivalence que celle-ci a toujours portée, et qui s’illustre aussi par le terme dérivé de « machination ». 

 

 

Les machines n’inventent rien à proprement parler, elles captent et intègrent des savoir-faire humains afin de les industrialiser. Ce faisant, leurs premiers détenteurs en ont été dépossédés chaque fois que des appareils ont été créés pour les assister ou les remplacer. Une fois dépouillés, ces hommes d’arts ont commencé de servir des machines au sens militaire du verbe, tel qu’employé dans l’artillerie par exemple, où faire fonctionner un canon, c’est le servir. C’est-à-dire, se retrouver assujetti à ses règles, comme à ses contraintes fonctionnelles.

Cette mécanisation des très anciennes cultures des métiers, ainsi que leurs normalisations conséquentes, ont toujours constitué un appauvrissement et une déshumanisation des ouvriers et des artisans qui les détenaient. C’était, et c’est encore, une blessure narcissique que l’intérêt rationnel ou économique d’y procéder passe sous silence. Une machine est installée à un poste de travail et, après quelques heures, son opérateur comprend qu’il a passé son temps, parfois sa vie entière, à accomplir des actes qu’un tas de ferraille aux procédures automatiques fait aussi bien, sinon mieux, en tout cas plus rapidement et sans répit. Rien qui ne favorise l’estime de soi : le sentiment qui s’impose est d’avoir été réellement inutile.

Néanmoins, le fait est que la mécanisation du monde a eu ses contreparties positives, aussi bien en termes individuels et collectifs que sociaux. Longtemps, la disqualification des savoir-faire et des corps de métiers originels a été compensée par l’instauration de travaux plus confortables et plus qualifiés. Et au fil du temps et des luttes sociales [2], la productivité des appareils a également permis de mieux rémunérer leurs employés. 

 

 

Le monde productif était en effet issu de l’agriculture, dont il conserva d’abord la culture paysanne, aussi pragmatique qu’utilitariste : la règle des manufactures fut longtemps de payer les gens à la tâche et à la journée. Avant qu’on ne se résolve à salarier le temps de travail mis à disposition dans les usines de manière permanente.

Sur un plan social, la perte humaine induite par la mécanisation des corps de métiers a été surcompensée par les gains considérables que les appareils ont réalisés dans tous les domaines. Sans la généralisation des machines à partir du milieu du XVIIIe siècle, il n’y aurait pas eu la possibilité de sociétés d’abondance, industrielles et puis consuméristes. Des univers où l’on a pu travailler sans trop se briser le corps, accéder à une foule de biens autrefois rares, et disposer de vrais temps de repos ou de loisirs pour soi [3]. Au lieu, par exemple, de perdre trois heures à laver son linge quotidien – c’est le temps qu’il faut !

Enfin, pendant un siècle, jusqu’au début du XXe siècle, la mécanisation des savoir-faire n’a pas constitué une perte sèche pour leurs anciens détenteurs. On inventait dans le même temps une nouvelle culture de la production, dont la machine, et par extension l’usine, est devenue le lieu. La classe ouvrière est un sous-produit de la machine, comme le sont les autres classes dirigeantes qui se mirent au service direct et indirect d’appareils – du contremaître aux comptables, en passant par les commerciaux et les dirigeants.

Cette différenciation par fonction des classes sociales n’a pas, alors, produit une divergence si fondamentale de leurs intérêts : un objet partagé, la machine et ses productions, nouaient l’interdépendance des corps sociaux (une culture, donc). Cette relation fonctionnelle déterminait et organisait la nécessité de leur coopération, également régulée par un droit du travail plus strict, que les luttes sociales inventaient en même temps. Et c’est ainsi qu’une culture de la production a été engendrée, en substitution et en compensation des corporatismes propres à l’ancienne culture des métiers progressivement déconsidérée.  

 

Révolte des Canuts

 

[1] De δ ο ́ λ ο ς « Tout objet servant à tromper », d'où « Ruse, artifice », V. Chantraine, source CNTRL.

[2] Les premières révoltes violentes envers la mécanisation des métiers se sont déroulées en 1811-1812 chez les luddites d’Angleterre (textile), puis en 1830 et 1834 chez les canuts de Lyon (soie). Ces insurrections d’ouvriers et d’artisans seront réprimées dans le sang par l’armée. Le XIXe siècle aura été celui de l’invention des classes prolétaires, ainsi que celle de leur domestication.

[3] On peut néanmoins rappeler que dans l’Ancien Régime le fondement religieux des sociétés agraires, induisait couramment 100 jours chômés par an, et plus.

 

Suite au prochain numéro

Jouir de consommer

Published by Willow - dans Histoire
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