27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 19:42

 

La chasse au renne de Sibérie

De

Julia Latynina

 

Traduit par Yves Gauthier (Actes Sud) 2008

 

Julia Latynina est une journaliste économique et écrivain russe. Les médias occidentaux aiment à rappeler son opposition à de nombreuses reprises à Vladimir Poutine, comme gage de son indéniable sens analytique. En lisant « La chasse au renne de Sibérie », on ne peut que trouver cela réducteur voire à la limite désobligeant.

Son roman, situé dans les années chaotiques qui ont suivi l'effondrement de l'URSS, est avant tout un polar économique sur fond de réalisme social fort maitrisé. On devine sous la plume de l’auteur, l’œil critique de la journaliste de terrain. A n’en pas douter, elle n’ignore rien des mécanismes qui agitent la Russie d’aujourd’hui et, grâce à une intrigue fort bien ficelée, elle nous révèle sans manichéisme les liens entretenus par le monde économique et les milieux mafieux.  

 

 

1998-1999. L’usine AMK est un mastodonte ex-soviétique de l’industrie sidérurgique d’une valeur d’un milliard de dollars US. Située au cœur de la Sibérie, elle fonctionne comme un Etat dans l’Etat sous la houlette de son PDG surnommé Gengis-Khan, un « nouveau Russe » de trente-quatre ans que rien ne fait reculer, pas même l’achat, dans l’intérêt supérieur de son empire métallurgique, d’une… centrale nucléaire. Mais, à Moscou, avec une cupidité inextinguible, la banque IVEKO, proche du Kremlin, veut « annexer » cet empire de « séparatistes sibériens ».

Une guerre totale est déclarée, où se mêlent, dans une vaste fresque sociale, des tueurs stipendiés par des financiers respectables, des guébistes, flics et fonctionnaires ripoux, des toxicos, des directeurs rouges nostalgiques de Staline, des ouvriers affamés par des mois d’arriérés de salaires, des démagogues antisémites, des putains, des honnêtes gens…

Russie oblige, la narration est structurée comme une poupée gigogne. De la dernière pièce, on croit extraire comme vainqueur la banque IVEKO. Erreur : c’est compter sans l’imagination byzantine du magnat sibérien qui, de son lit où l’a couché la balle d’un nervi, bat les banquiers sur leur propre terrain de l’OPA financière ourdie contre lui et va jusqu’à régler la mise en scène (réussie) de son second assassinat (raté) de la main de ses ennemis ainsi confondus.

Quel est le montant d’un contrat visant le directeur d’un combinat métallurgique sibérien ? Quelles connivences peut-il exister entre un gang et une banque de Moscou ? Comment les usines soudoient-elles les gouverneurs et comment le FSB [ex-KGB] vend-il des armes en Tchétchénie ? Et l’économie russe, comment ça marche ? Par quels tuyaux l’argent s’écoule-t-il dans les poches des ministres, des bandits et des intermédiaires ?

 

 

Nulle n’ignore ici, le gout prononcé des Russes pour le jeu d’échecs. Ils y excellent en générale et Julia Latynina, en scénariste audacieuse, nous invite à assister à une sacrée partie dans laquelle s’affrontent, politiques et hommes d'affaires, banquiers et industriels, fonctionnaires, anciens membres du KGB, truands et policiers. L’échiquier qui s’étend des rues enneigées de Moscou au froid sibérien d’Akhtarsk, va permettre à chacun de déployer ses pions pour appliquer sa stratégie. Souvent dictée par l’intérêt et la cupidité, rien d’étonnant dans ce monde en décomposition où les escrocs foisonnent et où la corruption et la compromission semblent être incontournables, il arrive cependant que ces manœuvres s’avèrent être un moindre mal.

Après avoir fait un petit effort pour assimiler les noms à consonance russe, on se plonge aisément dans ce roman à rebondissements. Le tableau que dresse Julia Latynina du fonctionnement de l'économie, du politique et de la grande criminalité russe est à lui seul un encouragement à s’y plonger sans plus tarder. Cependant, si malgré tout vous êtes hermétique à toute notion d’économie, vous constaterez combien, une histoire bien ficelée peut aisément y remédier.

Roman haletant, « La chasse au renne de Sibérie » est bien ancré dans cette réalité que semblent ignorer nos bien-pensants journalistes. La réalité est complexe, trop sans doute pour leur esprit formaté à la sauce mondialiste. C’est pourquoi je vous invite à faire cette plongée dans la réalité russe contemporaine plutôt en compagnie de Julia Latynina. 

 

Published by Willow - dans Romans & BD
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