21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 18:15

 

Une journée particulière

Que

Cette nuit de Varennes

(Nicolas Gauthier)

 

Les jours se suivent et se ressemblent avec, chaque fois, son lot de célèbres défunts. Ce mardi dernier, le tour du cinéaste italien Ettore Scola, parti à l’âge de 84 ans, « d’un cœur fatigué de battre », pour reprendre la fort jolie expression de sa veuve.

 

Nous nous sommes tant aimés

 

Ettore Scola voit le jour en 1931, à Trevico, avant que sa famille ne vienne s’installer à Rome. Là, abandonnant tôt ses études de droit, le jeune homme se lance à corps perdu dans le septième art ; comme scénariste tout d’abord, ce qui lui permet d’écrire le script d’un très oubliable Toto dans la lune. Plus sérieusement, en 1962, il contribue au scénario de La Marche sur Rome, de Dino Risi, avec, en troisième rôle, un Roger Hanin arborant la chemise noire mussolinienne, spectacle de cinéphilie déviante valant largement le détour…

Aujourd’hui, ce film ferait grincer bien des dents, ne tombant pas dans la vulgate « antifâchiste » hexagonale. Il est vrai qu’en Italie, le Duce, certes figure historique controversée, ne l’est pas plus ici qu’un Napoléon Ier chez nous. Il est tout aussi vrai que les studios de Cinecittà, la Mostra de Venise, le système de financement d’un cinéma italien ayant perduré jusqu’au début des années 1980 ainsi que les prestigieuses écoles allant avec sont toutes, peu ou prou, créations fascistes.

D’où la discrétion et la retenue en matière militante d’un Ettore Scola, mais aussi d’un Sergio Leone, d’un Federico Fellini, d’un Dino Risi, d’un Riccardo Freda, d’un Vittorio De Sica, d’un Mario Bava ou d’un Mario Monicelli sur le sujet, au contraire de leurs homologues français n’ayant affronté la bête immonde que sur les barricades en carton de la rue Gay-Lussac…

 

Une journée particulière

 

Ce passé italien, qui avait pourtant du mal à passer, Ettore Scola l’évoqua néanmoins à deux reprises, dans ses deux plus grands films : Nous nous sommes tant aimés, en 1974, et Une journée particulière, en 1977.

Le premier conte une sublime histoire d’amitié entre trois hommes ayant traversé Seconde Guerre mondiale et années de plomb. Il y a l’avocat bourgeois, le professeur communiste et le brancardier nigaud, tous amoureux d’une fort belle femme, a priori inaccessible mais pas tant que ça. Ce film, distingué par deux tardifs César du meilleur film étranger et du meilleur réalisateur en 1977, demeure à ce jour l’une des œuvres les plus poignantes sur les aléas de l’amitié, et celui qui n’essuie pas quelques larmes, quelques minutes à la fin, avant le début du générique, ne mérite pas qu’on lui adresse la parole.

Le second est encore plus bouleversant. C’est un huis clos entre Sophia Loren, femme au foyer qui s’ennuie, et Marcello Mastroianni, journaliste homosexuel et promis à la résidence surveillée aux îles Lipari. Là encore, pas de pathos, d’effets lourdauds : juste la rencontre inopinée de deux solitudes et l’invraisemblable naissance d’une idylle impossible. Bref, que de pudeur, de grâce et de retenue…

Petit clin d’œil à l’Histoire : Ettore Scola reconnaissait qu’à l’occasion de cette « Journée particulière », qui était aussi celle de la rencontre entre Adolf Hitler et Benito Mussolini et allait bientôt entraîner l’Italie dans une sanglante tourmente, il était là et bien là, en chemise noire, à tendre le bras dans la rue, devant une foule en liesse…

Un troisième film pour la route ? La nuit de Varennes, en 1982, lui aussi consacré à un monde au bord de l’effondrement, mais qui permet à son auteur un portrait tout en nuances et finesse d’un autre autocrate, Louis XVI, promis, lui, non point au croc de boucher mais à la machine de ce bon docteur Guillotin.

Mais laissons plutôt à l’artiste le mot de la fin : « On fait toujours à peu près le même film… » Alfred Hitchcock et Orson Welles n’auraient sûrement pas démenti. Ciao bello!

 

La nuit de Varennes

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