11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 16:23

 

Journalisme d’investigation

Ou

Comment couper les œufs en quatre

(Marie Delarue)

 

 

Le journaliste, tremblant, remonte les allées du supermarché le micro à la main. Il frissonne. Ce n’est pas le froid des réfrigérants qui lui donne la chair de poule, non, c’est la peur !

En ces journées estivales et néanmoins maussades, le chaland se fait rare.

Enfin, notre reporter d’une « chaîne d’info en continu » (sic) aperçoit madame Michut. Il se jette sur elle avant qu’elle ne s’échappe et lui tend son crachoir comme un clochard son gobelet : « Dites-nous, Madame, allez-vous quand même acheter des œufs ? »

– Ah ben… je sais pas… qu’elle dit (elle n’avait pas prévu d’œufs coque au menu).

– Et le fipronil, vous en pensez quoi ?

– Ah forcément, hein, ça fait peur…

– Vous le voyez, devant ce nouveau scandale sanitaire, la France retient son souffle. C’était Machin pour… (France Info, LCI, BFM TV, au choix).

Ses deux collègues, les pingouins en studio, ont enfilé la tenue sombre. C’est que l’heure est grave. Ils passent en boucle, incrustées dans la lucarne, des images angoissantes : des tonnes d’œufs qui partent à la benne, des poules en batterie au milieu desquelles marchent des hommes en combinaison verte, charlotte et sur-chaussures comme au bloc opératoire…

 

 

Les pingouins gloussent. Remplaçants du mois d’août, ils tiennent là le sujet qui pourrait leur ouvrir les portes de la gloire : les œufs au fipronil, la psychose alimentaire de l’été ! Enfin de quoi sortir des plages qui mouillent, de la canicule qui chauffe, de la sécheresse qui assoiffe et des incendies qui brûlent !

Le type même du non-événement, donc, quoi qu’en disent les titres alarmistes sur « le scandale du fipronil ». Ainsi France24 qui écrit sur son site : « Des œufs aux plats (sic) : quels sont les risques de contamination par le fipronil », « un pesticide potentiellement dangereux pour l’homme détecté dans des dizaines de millions d’œufs en Europe a atteint la France, mardi 8 août ». La peur s’installe : « Les supermarchés les ont retirés de leurs étals, leur vente a été stoppée et environ 180 élevages de poulets ont été mis à l’arrêt aux Pays-Bas. » Mais il y a pire encore : « La France pourrait inaugurer la seconde étape de l’affaire. Les pâtes, plats cuisinés, certains desserts ou sauces, telles que la mayonnaise, héritent du fipronil contenu dans l’œuf contaminé qui a servi à leur fabrication. »

Sauf qu’en fin de papier, là où le lecteur ordinaire passe généralement à autre chose, on trouve cet intertitre : « Danger plutôt faible. »

Plutôt, en effet.

Concrètement : les œufs « contaminés » analysés aux Pays-Bas contiennent 0,30 mg de fipronil par kilo. Chaque œuf pesant en moyenne 50 g, il contient au pire 15 microgrammes de cet insecticide destiné à détruire les poux rouges et autres mignons parasites, et dont la toxicité pour l’humain est très hypothétique. Il faut donc avaler 20 œufs d’un coup pour atteindre le seuil de 0,30 mg/kilo, fixé par des fonctionnaires de Bruxelles qui, certainement, se bouffent des omelettes gigantesques tous les matins au petit déjeuner.

Déjà « des dizaines de millions d’œufs ont été retirés de la vente en Europe », en attendant sans doute qu’on balance à la benne des tonnes de pâtes, plats cuisinés, mayonnaise, gâteaux, etc.

Il y a plus grave que le fipronil : c’est la connerie. Et elle est contagieuse.

Published by Willow - dans Divers
commenter cet article

commentaires