4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 13:42

 

La « Guerre Civile » américaine

Ou

Les élucubrations dogmatiques

(Paul Craig Roberts)

 

Lorsque j’ai lu l’article du Professeur Thomas DiLorenzo, la question qui m’est venue à l’esprit était « Comment le Sud aurait-il pu lutter pour l’esclavage alors que le Nord ne luttait pas contre ? »

 

Thomas DiLorenzo

 

Deux jours avant l’investiture de Lincoln en tant que 16e président, le Congrès, composé uniquement des États du Nord, a adopté de manière écrasante le 2 mars 1861, l’amendement Corwin qui a accordé une protection constitutionnelle à l’esclavage. Lincoln a approuvé l’amendement dans son discours inaugural en disant : « Je n’ai aucune objection à ce qu’il soit rendu express et irrévocable. »

De toute évidence, le Nord n’était pas prêt à partir en guerre pour mettre fin à l’esclavage quand, à la veille de la guerre, le Congrès américain et le prochain président étaient en train de rendre inconstitutionnelle l’abolition de l’esclavage.

Nous avons ici la preuve totale, absolue, que le Nord voulait que le Sud soit maintenu dans l’Union, beaucoup plus qu’il ne voulait abolir l’esclavage.

Si la vraie préoccupation du Sud était de maintenir l’esclavage, il n’aurait pas refusé la protection constitutionnelle de celui-ci, qui lui était offerte sur un plat d’argent par le Congrès et le Président. De toute évidence, pour le Sud, le problème n’était pas l’esclavage.

Le véritable problème entre le Nord et le Sud ne pouvait pas être réglé en accommodant l’esclavage. La vraie question était économique, comme le disent DiLorenzo, Charles Beard et d’autres historiens. Le Nord a offert de préserver l’esclavage irrévocablement, mais le Nord n’a pas offert d’abandonner les tarifs élevés et les politiques économiques que le Sud considérait comme hostiles à ses intérêts.

Blâmer la guerre au nom de la lutte contre l’esclavage était la manière dont les historiens, courtisans du Nord, utilisaient la morale pour couvrir la pure agression de Lincoln et les crimes de guerre de ses généraux. Diaboliser l’ennemi avec un discours moral profite au vainqueur. Et cela continue aujourd’hui. Nous voyons dans la destruction des statues la détermination à renvoyer les symboles restants de la Confédération dans la poubelle de l’Histoire.

Aujourd’hui, les imbéciles ignorants, entièrement hallucinés par les politiques identitaires, exigent l’élimination des monuments à la mémoire de Robert E. Lee, un raciste présumé contre lequel ils expriment une haine violente. Cela représente un paradoxe massif. Robert E. Lee a été la première personne à avoir commandé les armées de l’Union, avant la guerre civile. Comment un « raciste du Sud » a-t-il pu obtenir le commandement de l’armée de l’Union, si celle-ci allait en guerre pour libérer les esclaves noirs ?

 

 

La Virginie ne s’est séparée que le 17 avril 1861, deux jours après que Lincoln ait rameuté les troupes pour l’invasion du Sud.

Certes, il doit y avoir un point d’ancrage quelque part que les historiens courtisans malhonnêtes peuvent utiliser pour soutenir que la guerre avait pour cause l’esclavage. Mais ce n’est pas une tâche facile. Seule une petite minorité de Sudistes possédait des esclaves. Les esclaves ont été amenés au Nouveau Monde par les Européens, en tant que force de travail, longtemps avant l’existence des États-Unis et des États du Sud afin que les terres abondantes puissent être exploitées. Pour les Sudistes, l’esclavage était une institution héréditaire qui précédait l’existence du Sud, dans la confédération. Les journaux et les lettres des soldats qui se battaient pour la Confédération ou pour l’Union ne fournissent aucune preuve que les soldats luttaient pour ou contre l’esclavage. L’historien de Princeton, lauréat du prix Pulitzer, lauréat du prix Lincoln, président de l’American Historical Association et membre du comité de rédaction de Encyclopedia Britannica, James M. McPherson, dans son livre basé sur la correspondance de mille soldats des deux côtés, intitulé « Ce pour quoi ils luttèrent de 1861 à 1865 », rapporte qu’ils se sont battus pour deux interprétations différentes de la Constitution.

En ce qui concerne la « Proclamation de l’émancipation », du côté de l’Union, les officiers de l’armée craignaient la désertion des troupes si cette Proclamation leur donnait l’impression qu’ils étaient tués et mutilés pour la cause des Noirs. C’est pourquoi Lincoln a souligné que la proclamation était une « mesure de guerre » pour provoquer une rébellion des esclaves qui aurait dégarni les premières lignes des troupes du Sud.

Si nous regardons avec attention, nous pouvons trouver un argument bidon, en faveur de la thèse de l’esclavage cause de la guerre, dans la Déclaration des Causes de la Sécession de la Caroline du Sud (20 décembre 1860) tant que nous ignorons le raisonnement développé par le document. L’élection de Lincoln a entraîné la sécession de la Caroline du Sud. Au cours de sa campagne pour la présidence, Lincoln a utilisé la rhétorique des abolitionnistes pour attirer leurs votes – les abolitionnistes voulaient que l’esclavage soit aboli pour des raisons morales, bien qu’il soit parfois difficile de voir leur moralité au travers de leur haine, mais ils n’ont jamais contrôlé le gouvernement.

La Caroline du Sud a vu dans la rhétorique électorale de Lincoln l’intention de violer la Constitution des États-Unis, qui était un accord volontaire, et qui reconnaissait chaque État comme un État libre et indépendant. Après avoir fourni un historique qui soutenait la position de la Caroline du Sud, le document indique que pour supprimer tout doute quant à la souveraineté des États « un amendement a été ajouté déclarant que les pouvoirs qui ne sont pas délégués aux États-Unis par la Constitution, ni interdits par elle aux États, sont réservés respectivement aux États, ou aux personnes ».

 

 

La Caroline du Sud considérait l’esclavage comme un prétexte utilisé par le Nord pour violer la souveraineté des États et pour centraliser davantage le pouvoir à Washington. Le document de sécession fait valoir que le Nord, qui contrôlait le gouvernement américain, avait rompu le pacte sur lequel repose l’Union et, par conséquent, avait rendu l’Union nulle et non avenue. Par exemple, la Caroline du Sud soulignait l’article 4 de la Constitution des États-Unis, qui se lit comme suit : « Aucune personne détenue ou travaillant dans un seul État, en vertu de ses lois, et s’échappant dans un autre [État], ne doit, en conséquence et quelle que soit la loi ou le règlement [de cet autre État], y être déchargée de ce service ou travail, et doit être remise, sur demande, à la partie à laquelle un tel service ou travail peut être dû. » Les États du Nord avaient adopté des lois qui annulaient les lois fédérales soutenant cet article du pacte [constitutionnel]. Ainsi, les États du Nord ont délibérément rompu le pacte sur lequel l’union a été formée.

L’implication évidente était que tous les aspects des droits des États protégés par le 10e amendement pourraient maintenant être violés. Et, avec le temps, cela s’est produit, donc l’appréciation de la situation par la Caroline du Sud était correcte.

Le document de sécession se lit comme une défense des pouvoirs des États et non comme une défense de l’esclavage.

Voici le document. Lisez-le et tirez vos conclusions.

Un historien courtisan, déterminé à détourner l’attention de la destruction, par le Nord, de la Constitution des États-Unis et des crimes de guerre qui ont accompagné cette destruction, va s’emparer de l’argument de l’esclavage en Caroline du Sud comme raison pour laquelle le Nord a subverti la Constitution. Le raisonnement de l’historien courtisan est que, puisque la Caroline du Sud a fait des histoires à propos de l’esclavage, l’esclavage doit être la cause de la guerre.

 

 

Comme la Caroline du Sud a été la première à se séparer, son document de sécession a probablement été un modèle pour d’autres États. Si c’est le cas, c’est la voie par laquelle les historiens courtisans, c’est-à-dire ceux qui maquillent l’histoire, transforment la guerre de sécession en guerre contre l’esclavage.

Une fois que les gens se sont laissé laver le cerveau, surtout si c’est par une propagande qui sert le pouvoir, ils sont plus ou moins perdus pour toujours. Il est extrêmement difficile de les amener à la vérité. Il suffit de regarder la douleur et la souffrance infligées à l’historien David Irving pour documenter la vérité sur les crimes de guerre commis par les alliés contre les Allemands. Il ne fait aucun doute qu’il a raison, mais la vérité est inacceptable.

C’est le cas de la Guerre d’agression du Nord. Les mensonges travestis en vérité historique ont été institutionnalisés depuis cent cinquante ans. Un mensonge institutionnalisé est très résistant à la vérité.

L’éducation s’est tellement détériorée aux États-Unis que beaucoup de gens ne peuvent plus distinguer entre une explication, une excuse ou une justification. Aux États-Unis, la dénonciation orchestrée d’un objet de haine est un chemin plus sûr pour un écrivain que l’explication. La vérité en est la victime.

La vérité est si rare partout dans le monde occidental, c’est pourquoi l’Occident est condamné. Les États-Unis, par exemple, ont une population entière qui ignore totalement sa propre histoire.

Comme George Orwell l’a déclaré, la meilleure façon de détruire un peuple est de détruire son histoire.

Apparemment, même les Asiatiques peuvent être des suprématistes blancs s’ils se nomment Robert Lee.

En effet, ESPN [une chaîne de télévision sportive américaine] a empêché un asiatique américain nommé Robert Lee – Lee est un nom commun parmi les Asiatiques, par exemple, Bruce Lee – d’annoncer le match de foot de l’Université de Virginie / Wiliam & Mary à Charlottesville ce samedi en raison de son nom.

 

 

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 14:15

 

La supercherie du droit-de-l’hommisme

Ou

L’individu au détriment du collectif

(Bruno Guigue)

 

Hormis les réactionnaires qui pensent que les hiérarchies sociales sont fondées en nature et qu’il y a des hommes faits pour commander et d’autres pour obéir, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut défendre les droits de l’homme.

Mais il faut admettre que les uns et les autres ne parlent pas de la même chose. Si l’on entend par cette expression la possibilité pour chacun de jouir du bien commun, alors l’accès à l’emploi, au logement, aux soins et à l’éducation fait partie des droits de l’homme – ou des droits humains, ne jouons pas sur les mots – au même titre que la liberté d’expression ou le choix de son orientation sexuelle. Prendre au sérieux les droits de l’homme, c’est y inclure les droits collectifs, c’est-à-dire la possibilité de vivre dans des conditions matérielles décentes.

 

 

Les militants des droits de l’homme, pourtant, ne s’intéressent qu’aux droits individuels et délaissent ostensiblement les droits collectifs. Que des individus soient emprisonnés ou empêchés de s’exprimer par des gouvernements autoritaires leur est insupportable, mais que des masses d’affamés subissent la loi d’airain du capital mondialisé leur est indifférent. Leur compassion pour l’humanité souffrante est étrangement sélective. Ils ne se mobilisent que pour des minorités ou des individus isolés, ils agissent au cas par cas en sélectionnant les individus ou les groupes qu’ils jugent dignes de leur attention, et on ne les voit jamais prendre fait et cause pour une classe socialement opprimée.

Le vocabulaire de la plupart des ONG – majoritairement anglo-saxonnes – en témoigne clairement. Elles entendent combattre la discrimination et non l’exploitation, l’exclusion et non la pauvreté, la privation de liberté infligée à quelques-uns et non la misère imposée au grand nombre. Leur philosophie est celle de l’individualisme libéral, qui ne connaît que des individus porteurs de droits et se soucie peu de savoir s’il y a parmi eux des riches et des pauvres. Ne parlons pas de la lutte des classes, ce gros mot qu’elles ne veulent même pas entendre prononcer. La seule lutte qui compte à leurs yeux, c’est celle qui vise à aligner des individus abstraits sur un standard restreint aux libertés formelles – et individuelles – en oubliant allègrement que ces libertés n’existent que sous certaines conditions.

 

 

Pour tout dire, le droit-de-l’hommisme ordinaire occulte le fait que ces libertés individuelles ne sont effectives que si les droits collectifs sont garantis par des structures sociales qui les favorisent. En d’autres termes, les droits individuels ne sont réels que si les individus sont correctement nourris, logés, éduqués et soignés, et ces conditions ne sont réunies à leur tour que si un rapport de forces entre classes sociales les inscrit dans la durée. Bref, les droits-de-l’hommistes oublient tout bonnement que les individus ne sont rien sans la société et que les droits individuels dont on réclame l’application ne sont que du vent si la société est divisée en dominants et dominés.

Cette indifférence aux conditions d’exercice des droits dont ils font pourtant leur fonds de commerce n’est pas étonnante. Petits bourgeois des pays riches, les défenseurs des droits de l’homme défendent les droits dont ils jouissent, dont ils pourraient jouir ou dont ils voudraient que jouissent ceux qui leur ressemblent. Pourquoi dépenseraient-ils leur énergie à lutter contre la faim dans le monde quand leur assiette est pleine ? Pourquoi se battraient-ils pour l’appropriation collective des richesses puisqu’ils n’ont aucun problème de fin de mois ? En luttant pour les droits de l’homme, ils aspergent d’eau bénite leurs états d’âme de nantis que leurs conditions d’existence n’amènent jamais à interroger les ressorts de l’oppression et de l’injustice qu’ils ont constamment à la bouche, mais sans savoir de quoi ils parlent.

Que les pauvres soient pauvres importe peu à leurs yeux, car les pauvres revendiquent en général autre chose que la reconnaissance de droits individuels rendus impossibles par l’absence de droits collectifs. Lorsque l’extrême richesse côtoie l’extrême pauvreté, revendiquer la liberté d’expression avec un minimum de sérieux impliquerait d’exiger l’expropriation des capitalistes qui contrôlent la presse afin de créer les conditions d’une information plus objective. Mais on n’a jamais entendu un droit-de-l’hommiste formuler ce genre de revendication. Le contrôle des médias ne s’expose à sa foudre vengeresse que s’il est exercé par de méchants dictateurs qui défient le nouvel ordre mondial. Pour les autres, il n’y a pas de problème.

 

 

Sélective, cette indignation pseudo-humaniste choisit ses victimes. Les autres peuvent crever. Lors de la chute du communisme, en 1991, les organisations droits-de-l’hommistes ont crié victoire. L’idéologie des droits de l’homme ayant été inventée pour lutter contre l’URSS, cette victoire finale sembla consacrer leur vision du monde. Mais aucune de ces organisations n’a souligné que les prisons soviétiques étaient vides depuis longtemps et que le totalitarisme dont la philosophie politique des années 70 faisait un mal absolu était une coquille vide. On ne s’émut pas davantage, chez les humanistes, en constatant que sous la présidence Eltsine (1991-2000) l’espérance de vie régressa de dix ans sous l’effet des réformes structurelles dictées à la Russie par le FMI. C’est normal. Les petits vieux qui meurent en masse dans le paradis capitaliste n’intéressent pas les défenseurs des droits de l’homme.

L’humanité souffrante dont se soucient des ONG pétries d’humanisme se résume à un agrégat indistinct d’individus abstraits, atomisés, dont le sort n’est intéressant que s’il témoigne d’une violation de leurs droits individuels, de préférence dans un pays exotique dont le procès est instruit par la doxa occidentale. Mais on n’a jamais vu Amnesty International – dont le seul intitulé relève de la publicité mensongère – s’insurger contre le fait que 800 millions de personnes souffrent de malnutrition, ou que des centaines de milliers d’ouvrières sont surexploitées par les multinationales occidentales dans les maquiladoras de la frontière mexicaine. On répondra sans doute que ce n’est pas l’objet social de cette organisation, et je répondrai à mon tour que c’est précisément le problème sur lequel il convient d’insister.

 

 

Cette triple sélectivité dans le choix des droits en question, des individus concernés, et enfin des pays sur lesquels on braque le projecteur, explique donc beaucoup de choses. Elle explique que l’on fasse le tri parmi les victimes en évitant soigneusement d’incriminer les structures – celles de l’exploitation capitaliste mondialisée – qui sont responsables de 90 % des malheurs qui frappent l’humanité. Elle explique aussi la fascination des ONG droits-de-l’hommistes pour la défense des LGBT. La lutte contre les discriminations qu’ils subissent est légitime, mais il faut être lucide sur l’effet de cantonnement qu’elle génère. Car cette cause, aux yeux du droit-de-l’hommisme petit-bourgeois, présente l’avantage de transcender la division sociale, d’évacuer la question des rapports de classe, bref de conférer à la lutte pour les droits humains une universalité abstraite qui sert les intérêts dominants.

La sélectivité du droit-de-l’hommisme permet aussi de comprendre pourquoi la condamnation des violations incriminées épouse toujours un axe nord-sud. Aucune ONG vénézuélienne ne mène campagne contre la mainmise d’une poignée de milliardaires sur la quasi-totalité des médias en France ou aux USA. En revanche, les ONG occidentales dénoncent sans relâche les violations de la liberté de la presse au Venezuela, alors que la presse, loin d’y être opprimée par le pouvoir, appartient à une poignée de capitalistes qui combattent le gouvernement. Machine de guerre contre les États récalcitrants, le droit-de-l’hommisme bénéficie donc de financements colossaux, à l’image de ces Casques blancs qui jouent au djihadiste côté cour et au brancardier côté jardin grâce aux 15 millions de dollars versés par des fondations britanniques. Moyennant une trousse à maquillage, ils arrivent même à fabriquer des victimes pour émouvoir le populo scotché devant les petites lucarnes.

Ces exemples montrent également que la fonction expresse de l’idéologie droit-de-l’hommiste – servie par ces appareils idéologiques de masse que sont les ONG – est de saper la souveraineté des États qu’elle a pris pour cibles. De la fondation de George Soros aux officines qui participent aux conflits armés sous couvert d’action humanitaire en passant par les révolutions de couleur organisées de l’étranger, la galaxie droit-de-l’hommiste intervient partout, distribuant subventions, éléments de langage et certificats de moralité à qui-mieux-mieux dans le seul but de semer le désordre dans des pays dont la liste est fournie par la CIA et dont le seul tort est de faire obstacle à l’hégémonisme occidental. La Russie en sait quelque chose, et on comprend qu’elle ait neutralisé cette poignée d’exhibitionnistes à moitié débiles (Femen) dont l’activisme desservait les intérêts du peuple russe.

 

 

Savamment orchestrée au nom des droits de l’homme, toute cette agitation a pour but de vider de sa substance le droit des peuples à s’organiser comme ils l’entendent. Dirigée contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, cette ingérence fait peser une menace d’implosion sur les sociétés dont l’essor ou la résistance déplaît à Washington, Londres ou Paris. Pratiquée à grande échelle, l’intervention militaire chez les autres n’a pas toujours donné les résultats escomptés. Elle est désormais remplacée par cette épée de Damoclès planant sur la tête de tous ceux qui osent défier l’Empire et contester le monopole du dollar. Faute de pouvoir vitrifier ses opposants étrangers à l’arme lourde, un Occident arrogant brandit alors l’étendard de l’internationalisme humanitaire. Relayé par un gauchisme qui dissout ses illusions perdues dans le pathos et oublie Trotsky avec BHL, il agite frénétiquement le miroir aux alouettes des droits de l’homme, éblouissant beaucoup de bonnes âmes qui ne voient pas que cette idéologie est le faux-nez de l’impérialisme.

L’Occident a beau croire qu’il a découvert la pierre philosophale, la conception des droits de l’homme, pourtant, n’est pas univoque. Pour les Chinois, le premier des droits est celui de ne pas mourir de faim. Cette priorité n’est pas celle de la gauche occidentale, sinon elle mobiliserait davantage d’énergie à lutter contre la faim dans le monde qu’à promouvoir les droits des minorités. Mais cette divergence n’est pas une raison suffisante pour dire que les idées chinoises ne valent rien. « À plusieurs, nous sommes moins sujets à l’erreur que lorsque nous sommes seuls à décider », disait Aristote. On veut bien admettre qu’un milliard 379 millions de Chinois puissent se tromper, mais on peine à croire que ce soit le cas tout le temps, d’autant que leur pays qui était un champ de ruines en 1949 est aujourd’hui la première puissance économique du monde. À défaut de quelques coups bien mérités sur le museau, un peu d’humilité éloignerait homo occidentalis de son penchant indécrottable à donner des leçons à la terre entière.

 

 

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 16:06

 

Mireille Darc et Alain Delon

Ou

Le roman d'une folle histoire d'amour

(Henry-Jean Servat)

 

Mireille fait partie de ces actrices dont le public raffole. Un genre qui n’existe plus aujourd’hui ; Le genre beauté à la fois rayonnante et rigolote qui faisait le charme du cinéma français. Mais elle était avant tout le fruit d’une époque. Celle des années Pompidou ou la femme succombait sans honte au charisme des vrais hommes sans se sentir en rien rabaissée. Vouloir ramener Mireille à sa filmographie, serait à la fois une erreur, mais surtout réducteur, car l’actrice était avant tout une femme qui vivait ses passions en s’y investissant totalement. Elle aimait la vie et elle aimait les autres. Son parcourt est là pour en témoigner.

Mireille était sans doute à la ville tout le contraire d’une grande sauterelle, un surnom qui lui collait aux ailes depuis un demi-siècle. Les sauterelles ne partagent pas leur vie avec les fauves. Et c’est bien ce qu’elle fit pourtant, durant quinze années, de 1968 à 1983, avec Alain Delon… Mais laissons Henry-Jean Servat, un de ses grands amis, nous raconter comment tout a commencé.

 

 

Elle n’avait rien oublié. Rien de rien. Elle se souvenait de tout. De sa coiffure en artichaut, « jamais, je n’avais eu les cheveux si courts », de son pull noir à col et poignets blancs, de son caban bleu marine. Du froid, « jamais je n’ai eu si froid ». Surtout, elle gardait en mémoire les brumes de la mer et la froidure des rafales qui balayaient le paysage. Elle revoyait, comme dans un songe de nuit verglacée, la barrière de pierres qui, par-delà les odeurs de sable et les embruns d’écumes, surplombait le canal proche et le rivage lointain. Il faisait tellement froid face à la caméra qu’elle en tremblait, comme transpercée.

Des pieds à la tête. Elle fermait à peine et tout doucement les paupières et, en chuchotant, elle disait revoir le visage d’Alain, les yeux d’Alain. Il y avait tant de tristesse mélancolique et de solitude désespérée dans le regard de son partenaire qu’elle continuait à en frissonner et à en chavirer. Elle se souvenait de ce début d’hiver 1968 qui lui avait, à la fois, glacé et brûlé le cœur pour toujours. Et dont, des années plus tard, des décennies plus tard, elle gardait traces et cicatrices.

 

 

Par-delà les rumeurs de rencontre dans un avion ou dans un restaurant, personne ne sait que leur affaire avait, en fait, commencé au printemps de cette même année 1968. Par le fil d’une ligne téléphonique enjambant les Alpes. Il y a presque un demi-siècle. A Rome. Mireille tournait alors, dans les studios de Dino de Laurentiis, les scènes d’intérieur de « Gonflés à bloc », son seul film américain, avec Tony Curtis. C’est là qu’elle avait reçu un télégramme d’Alain Delon qu’elle ne connaissait pas et qui lui proposait, en la vouvoyant, c’étaient ses mots, « de lui offrir le rôle de sa vie ». « Et pourquoi ne venez-vous pas m’en parler vous-même et m’apporter le scénario ? Vous n’êtes pas interdit de séjour dans la Ville Eternelle, que je sache ! » Lui avait-elle répondu en l’appelant. L’affaire avait donc commencé de la sorte, en parlant la nuit, au téléphone. Delon, groggy, sortait de la pièce de Jean Cau « Les Yeux crevés », que les événements de Mai 68 avaient arrêtée au Théâtre du Gymnase. Marie Bell, au bout de vingt-trois représentations, avait jeté l’éponge.

Sonné, Alain ne sortait plus de chez lui et cafardait. Parti travailler au bord de mer, il tentait, dans à la chienlit ambiante, de monter un film dont il serait, pour la première fois, producteur. Et, éclair et prémonition, il avait voulu la pétulante Amaranthe, veuve d’un marchand d’armes des « Barbouzes », pour partenaire. La gamine ne s’en laissait pas conter et personne n’aurait à l’idée de lui marcher sur les orteils. Delon recherchait, en effet, une battante, une fille décidée et volontaire, sans minauderies, ni afféteries. Rien ne prédestinait cette rencontre entre le séducteur ténébreux et la garçonne pétaradante aux cheveux absolument pas permanentés qui affichait des allures de petit mec en pantalon.

Alain était encore marié à la magnifique Nathalie, mère de son fils. Venu tourner « La Piscine » à Saint-Tropez, au milieu des supputations de romance nouvelle avec Romy Schneider, habitant chez Brigitte Bardot, à la Petite Madrague qui jouxte la grande, il tournait le jour et passait ses nuits à téléphoner à Mireille. Le courant était passé. Il l’avait rappelée. Elle l’avait rappelé. Les fils du téléphone se nouaient. Marié à Nathalie, partenaire de Romy, locataire de Brigitte, Alain ne pensait qu’à Mireille et il occupait ses rares week-ends de liberté non pas à Saint-Tropez mais à Rome. Il s’envola pour apporter le script annoncé puis s’envola encore pour y rejoindre Mireille qui y tournait maintenant « Un Corps, une nuit » un film gaucho avec Gian-Maria Volonté. Personne, strictement personne, ne savait quoi que ce soit de l’idylle qui se nouait, à la nuit tombée, par-dessus les Alpes par lignes téléphoniques et aériennes interposées. La ribambelle de journalistes qui guettaient et traquaient Delon à Saint-Tropez, n’attendant que de le voir craquer pour Romy le jour sur le plateau ou pour Brigitte la nuit dans sa maison, en était pour ses frais.

 

 

La romance débuta donc, dans le plus grand secret, à Rome. Chacun, au milieu du grand tumulte de tournages survoltés dans des atmosphères surchauffées, vivait dans sa petite bulle. Se découvrant et apprenant à se connaître en se confessant des pans entiers de vie. Pas d’esbroufe, pas de tapages, pas de roulages de mécaniques. Deux cœurs solitaires qui s’épanchaient et se parlaient, des heures durant. Ils pleuraient, ils riaient, ils se plurent de la sorte. Tant et si bien qu’Alain, les deux tournages terminés au même moment, demanda à Mireille de venir, par la route, le chercher à Saint-Tropez. Ce qu’elle fit, en Porsche. Qu’elle conduisait elle-même. Face à Alain qu’elle retrouva loin du port, Mireille nota, d’un seul coup, d’un seul, que sa voiture faisait soudain démodée et qu’elle n’allait plus avec la femme amoureuse qu’elle se sentait devenir. Lentement, mais surement. Racontant que « c’était une voiture de mec, or je ne voulais qu’être une fille », elle en confia les clés à Alain, et ne la conduira plus. Ils remontèrent ainsi ensemble à Paris, comme des amants en voyage de noces, sans que personne ne le sût ou ne les suivît. Ne manquaient que les casseroles à l’arrière. Mais en fait, non.

A chaque station-service de la route Nationale 7, Alain s’arrêtait et courait téléphoner. Sans rien confier de ses appels. Ce n’est que le soir même, à la fin du périple, qu’Alain demanda à Mireille de ne pas être décontenancée le lendemain matin à la lecture des journaux et de le croire sur parole. L’affaire Markovic, tournant autour d’un garde du corps d’Alain et de Nathalie qui avait été retrouvé tué d’une balle et roulé dans un matelas abandonné dans une décharge, était en train d’éclater et le nom de Delon s’y trouvait mêlé. Au cours de l’enquête, Mireille sera même convoquée chez le juge d’instruction. Elle me raconta n’avoir jamais posé une question. Elle n’en avait cure. Sans réfléchir ni perdre un instant, tous deux s’installèrent sous le même toit, de concert. Le lendemain, habillée d’un smoking noir Yves Saint Laurent que lui avait prêté Pierre Bergé, elle se rendit à l’Opéra où, pour un gala très mondain, dansait Noureev. Delon lui agrippa la main au bas des marches et ne la lâcha pas de toute la soirée. Chacun, dans salle, les toisait et s’écartait d’eux comme des pestiférés. Ce ne fut pas plus compliqué que cela, mais pas plus simple pour autant. Ils étaient unis. La roue tourna. Et les ramena dans la lumière.

 

 

Peu après, tous deux étaient partis pour Bruges. Tourner sous la direction de Jean Herman, pseudo de Jean Vautrin, qui venait de diriger Delon et Bronson dans « Adieu l’ami ! » et qui mettait en scène une autre histoire de gangsters, intitulée « Jeff ». Le chef d’une bande se faisait la malle à travers la Belgique avec un magot que l’un de ses lieutenants, accompagné de sa pépée, cherchait à récupérer. Du tournage, leur premier ensemble, Mireille se souvenait par cœur, ce qui est bien le cas de l’écrire. Elle n’avait rien oublié, ni ses répliques, ni ses tenues. Et, à des années-lumière de ce film de 1969, dans son appartement de l’avenue Montaigne, où elle vivait aujourd’hui avec Pascal son mari tant aimé, elle me racontait n’avoir jamais pu oublier le temps de « Jeff », le brouillard réfrigéré qui l’avait enveloppée, l’émotion qui l’avait embrasée, l’odeur de l’homme qui le serrait dans ses bras. De ces bras-là, elle ne sortit pas. Pas vraiment. Mireille continua certes sa carrière mais associa sa carrière à celle de Delon pour quelques films mémorables. Tous deux s’étaient reconnus. Leur couple, parfaitement crédible, resplendissait. Et tout, à leur entour, semblait concourir à l’unisson d’une passion qui les faisait regarder dans la même direction. Cinéma et aussi chevaux, boxe, voyages, affaires, business. Mireille avait donné, d’emblée, un ton à leur romance en écrivant le scénario de « Madly », histoire d’une femme vivant avec un homme qu’elle adorait et qui ramenait parfois, souvent, des femmes à la maison.

Incarnant un couple de stars, tous deux aimaient être réunis à l’écran. Alain fit traverser « Borsalino » et « Borsalino and Co » à Mireille, campant une silhouette de prostituée de rues chaudes. Mireille fit ouvrir des portes à Alain, clignant de l’œil dans « Fantasia chez les ploucs » et « Il était une fois un flic ». Elle le fit entrer, à son côté, dans l’univers décalé de son cher Georges Lautner qu’il traversa à deux reprises. Avec « Les Seins de glace » et « Mort d’un pourri ». Leur image de ménage indissociable était tellement forte aux yeux du public qu’il aurait été inconcevable que le scénario ne les montrât pas mariés ou bien en ménage. Ils se pliaient à la règle réclamée par leurs fans transis. Pour Delon, Mireille aménagea des appartements et se lança dans des travaux pharaoniques. Que ce soit dans les 1200 mètres carrés de leur appartement du Quai Kennedy dont leurs deux chambres donnaient sur des jardins en terrasses et sur la Seine. Que ce soit dans leur palais de Marrakech ou dans le domaine de Douchy, Loiret, qu’elle mit trois années à rendre imposant et impressionnant.

 

 

Vingt-cinq chiens y vivaient avec eux, entre plusieurs maisons, une muraille, une chapelle et un petit cimetière. Idolâtrant son compagnon qui le lui rendait au pareil, Mireille vit cependant Alain la quitter pour Anne Parillaud. Elle partit se réfugier chez Nicole Calfan. Mais la brouille ne dura pas. Tous deux affichaient des relations adultes. Et se vouaient une réelle et sincère admiration. Alain la choisit comme partenaire de théâtre. Sachant que Mireille était à la fois son passé, son présent et son futur. Qu’elle avait aidé à élever Anthony, il pouvait tout lui dire, l’accueillir dans un coin de son cœur comme au creux de son épaule. Amants toujours aimants plus que terribles, personnages épousant le cours du temps plutôt que les lois du mariage, Mireille et Alain sont bel et bien, beaux et bien, deux  petits enfants de ce siècle, éternellement juvéniles, personnages d’une société qui mélangea les codes, mais garda des valeurs liées au beau, au grand, au démesuré. Darc et Delon nous ont donné, cinquante ans durant, une éblouissante leçon de savoir-vivre. Ils nous ont appris, en fait, que quelles que soient les couleurs du temps, et même dans les scintillements de la voie lactée, personne, jamais, ne peut s’habituer à vivre sans tendresse. Sans une infinie tendresse.