23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 17:23

 

Lire ou glander, il faut choisir

Ou

Tourner la page, ça a du bon

 

Avant tout, je voudrais remercier Pierre Faverolle qui a eu la délicatesse de m’accorder l’autorisation d’utiliser ses chroniques de romans afin d’associer au contenu de ma liste au Père Noël, la vision personnelle d’un fin connaisseur. En cliquant sur chaque photo, vous pourrez facilement y accéder à votre tour.   

A l’approche des fêtes, nous sommes tous à la recherche du petit cadeau susceptible de plaire à nos proches. Il faut avouer que bien souvent nous sommes confrontés à un véritable casse-tête. C’est pourquoi je vais essayer de vous ôter cette épine du pied en vous aidant à combler ma bibliothèque. Ce qui, vous en conviendrez, sera pour vous, l’occasion de faire d’une pierre douze coups.

Bien entendu, il n’est pas question pour moi de vous imposer quoi que ce soit. Un peu d’originalité de votre part sera la bienvenue et n’entamera en rien mon plaisir, bien au contraire. Sachez cependant que par pure bonté d’âme, et afin que vous puissiez un jour me l’emprunter, je vais essayer de vous guider dans ce monde que les afficionados nomment le « Rompol » (A ne pas confondre avec le Rollmops) mais que tout le monde connait sous le nom de roman policier. 

 

Anouk Langaney (Même pas morte !)

Dominique Manotti (Or noir)

 

Chaque année, un nombre incalculable de polars sont publiés. Rien qu’en France, ce sont des centaines ou des milliers d’auteurs différents qui parviennent ainsi jusqu’à nous. Vous retrouverez donc tout naturellement parmi eux, des Français, des Américains, des Anglais, des Scandinaves, des Allemands ou encore des Italiens. En fait, il existe des écrivains de romans policiers dans tous les pays, mais si les plus connus chez nous proviennent principalement de ces pays, cela est dû en grande partie à l’écho dont ils font l’objet dans les grands médias. Cependant, grâce à des passionnés comme Pierre Faverolle, Claude Le Nocher, Krri & Elleon, nous sommes amenés à découvrir avec le plus grand bonheur des auteurs provenant des quatre coins du monde (Japon, Mexique, Argentine, Pérou, Roumanie etc…)

À l’heure de la mondialisation, où la tendance est partout à l’uniformisation, on pourrait facilement imaginer qu’il en va de même pour les styles littéraires. Contrairement à cette idée, et c’est une évidence,  il existe bien des particularités dans le style d’écriture de la littérature policière de chaque pays, tant au niveau du déroulement de l’histoire, de l’action, du suspense du rythme etc... Alors n’hésitez surtout pas à voyager et à découvrir au travers de la littérature policière de chaque pays, les différents aspects qui la rendent si unique.  

L’intérêt du roman policier pour le lecteur, est qu’il peut, à lui seul, être la somme de bien des genres. Nous connaissons, sans forcément les apprécier, le roman à énigme, le thriller, le roman noir, le roman d’espionnage, le roman policier historique et celui qui, bien souvent, est à l’origine de notre engouement pour le polar, le roman policier jeunesse. Il est à noter cependant, qu’une telle classification peut très vite s’avérer réductrice tant il est évidant que les grands romanciers savent aisément s’en affranchir. Pour ma part, je me contenterais de vous présenter les trois qui me sont les plus familiers.  

Un polar est avant tout une œuvre littéraire basée sur la résolution d’un crime. Il doit donc y avoir obligatoirement certaines composantes pour être considéré en tant que tel : un crime, une ou plusieurs victimes, un enquêteur (policier ou détective), des suspects et pour justifier le mot « Fin », un ou plusieurs coupables. Pour le reste, qu’il s’agisse du contexte historique, géographique, politique, d’ambiance ou bien du mobile, cela nous servira à en définir le genre. 

 

Eric Calatraba (Haïku)

Franck Bouysse (Grossir le ciel)

 

Le roman à énigme :

C’est sans doute le genre le plus complexe à réaliser, car il ne supporte pas l’approximation grossière.  C’est l’énigme qui est le facteur prédominant de l’intrigue. L’auteur fournit des indices au lecteur pour l’aider à déduire progressivement l’identité du coupable. Bien entendu, plus les fausses pistes seront nombreuses et la révélation finale  inattendue, plus grand sera le plaisir du lecteur.

Ce type de romans (que les Américains appellent le Whodunit, littéralement, qui a fait le coup ?) n'existe plus trop aujourd'hui et les seuls auteurs de cette glorieuse époque que l'on peut relire avec un certain plaisir sont : Agatha Christie, évidemment, la mère et l'incarnation du genre (et qui s'est d'ailleurs amusée à en transgresser successivement toutes les règles !), mais aussi John Dickson Carr (le spécialiste du crime impossible ou du meurtre en chambre close) et Ellery Queen, auteur intelligent et rigoureux qui a poussé le genre à ses limites extrêmes avec son fameux « Défi au lecteur », où il attire l'attention du lecteur sur les indices semés jusque-là et le met au défi de résoudre l'énigme avant le dernier chapitre, consacré évidemment, comme dans tous les romans de ce genre, à la résolution de l'énigme sous forme d’une démonstration magistrale de l'enquêteur.

 

George Pelecanos (Red fury)

Gilles Vincent (Hyenae)

 

Le thriller :

C’est sans aucun doute le genre le plus connu du grand public. Souvent traduit par frisson, le triller est avant tout un roman à suspense. Il se caractérise par un type d’intrigue mettant en scène la victime au centre du récit. Cette victime ou plus précisément potentielle victime se place dans une situation menaçante pour se tirer d’affaire à la fin. Elle connaît le danger qui l’entoure, mais n’a aucune idée sur la raison qui la met en danger. Ce qui fait donc progresser l'intrigue, c'est, simultanément, la menace qui se précise et les efforts désespérés que fait la victime pour, sinon la comprendre, du moins y échapper. On ne privilégie pas les rebondissements incessants ; ce qui soutient l'intérêt du lecteur, c'est la montée lente mais implacable de l'angoisse et les effets qu'elle a chez la victime : impuissance, colère, volonté de fuir, de chercher de l'aide ou de combattre, désir de vengeance. Quant à l'enquêteur (quand ce n'est pas la victime elle-même), il est presque évacué ou n'a plus qu'une importance très accessoire. Cela explique qu'il n'y ait pas de héros récurrents chez les romanciers de suspense : chaque histoire est unique.

Les maîtres incontestés du roman à suspense sont les deux écrivains du tandem Boileau-Narcejac, qui ont donné ses lettres de noblesse au genre non seulement par leur production romanesque abondante et toujours d'une qualité exceptionnelle, mais également par leurs écrits théoriques. Un peu plus tard, Sébastien Japrisot tout comme Jean-Patrick Manchette poursuivront la tradition en France. Aujourd'hui, dans la diversité, l'éclectisme et l'éclatement du genre, on citera des auteurs comme Patricia Highsmith, Lincoln Child, Ken Follett, Maxime Chattam, Jean-Christophe Grangé, Franck Thilliez, Harlan Coben etc…

 

Jake Hinkson (L’enfer de Church Street)

Laurent Scalese (La voie des âmes)

 

Le roman noir :

C’est sans aucun doute celui qui a ma préférence, car c’est le genre qui nous prend aux tripes  et nous dévoile toute la noirceur et la violence du monde qui nous entoure. Le contexte n'est plus celui de l'aristocratie anglaise, mais celui des quartiers populaires. L'enquêteur a quitté son costume de gentleman pour endosser celui de dur-à-cuire et les personnages qu’il côtoie sont bien souvent des truands, des mafieux voir même de véritables salauds. Le langage ne fait plus dans l'euphémisme et l'ellipse : il est cru, voire vulgaire à l'occasion. Ici, il n’est plus question d’angélisme et la frontière entre les bons et les méchants n’est pas toujours très claire.  Notre héros, s’il est bien dans le camp des bons, ses méthodes elles, ne sont pas toujours très orthodoxes et ses motifs rarement nobles ou altruistes. Il fait ce métier pour gagner sa vie ou pour rendre service et bien souvent il ne faudrait pas grand-chose pour qu'il se retrouve dans le monde des méchants.

Les Américains Hammett, Chandler et Spillane et les Britanniques James Hadley Chase et Peter Cheyney ont été les pionniers du genre et demeurent encore aujourd'hui des références. De nombreux autres auteurs, principalement américains, se sont ensuite engouffrés dans le sillon et le roman noir américain est devenu, pendant une vingtaine d'années, le courant principal du polar, au point de renvoyer les autres courants dans les marges. Aujourd’hui, aux pointures du genre telles que Jim Thompson, W. R. Burnett, James M. Cain, on trouve de nouveaux auteurs comme George P. Pelecanos, R.J. Ellory, Frank Bill, Donald Ray Pollock etc... 

 

Michael Mention (Le carnaval des hyènes)

Paola Barbato (A mains nues)

 

Disons-le tout de suite, si ce classement par genre à le mérite de donner un aperçu de ce qu’est le polar, il n’en demeure pas moins subjectif. A ma connaissance, il n'existe pas de classifications officielles du polar, pas plus que de cloisons étanches entre les différentes niches. Rares sont les auteurs qui se sont limités à une niche unique pour toute leur production (ils ont la plupart du temps exploré différents sous-genres) et de plus en plus rares sont les romans qui peuvent se caractériser par une étiquette unique.

Tout d'abord, le vocabulaire. Thriller et suspense, par exemple, sont souvent employés comme synonymes, même si, pour les puristes, il existe une distinction: le suspense est caractérisé par une menace insidieuse et un climat oppressant alors que le thriller est davantage orienté vers l'action avec rebondissements et n'est pas toujours un polar. Mais bon, nous ne sommes pas des puristes. Alors, prenez les catégories ci-dessus comme une simple indication. Surtout que, dans les deux cas ci-dessus, il s'agit d'un genre (générique) bien plus que d'une niche (spécifique).

Ensuite, les niches se recoupent et se chevauchent. Un thriller ésotérique est aussi souvent un polar historique et un roman d'érudition. Un serial killer peut donner lieu aussi bien à un polar psychiatrique qu'à un polar de procédure policière. Et si ce tueur en série a des compétences informatiques et agit dans un contexte hi Tech, il peut tout aussi bien évoluer dans un techno polar. Ce dernier genre peut d'ailleurs flirter avec la science-fiction .Un thriller juridique, surtout s'il se passe à la cour suprême des États-Unis, flirte souvent avec le thriller politique.

Pour conclure, hé oui il faut bien laisser un peu de temps au Père Noël pour qu’il charge sa hotte, je vous invite, vous qui êtes en quête d’un plaisant cadeau à offrir, à ne pas oublier qu’une bonne enquête vous incitera toujours à tourner la page. 

 

Roger Jon Ellory (Papillon de nuit)

Samuel Sutra (La Bonne, la Brute et la Truande)

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 16:41

 

L’intérêt d’un prêt sans intérêt

Ou

Un système financier très orthodoxe

(F. William Engdahl)

 

Un important débat est en cours en Russie depuis l’imposition des sanctions financières occidentales aux banques et aux sociétés russes en 2014. Il fait suite à une proposition présentée par le Patriarcat de Moscou de l’Église orthodoxe. La proposition, qui ressemble à bien des égards aux modèles bancaires islamiques sans intérêts, a été dévoilée la première fois en décembre 2014, face à la profondeur de la crise du rouble et au prix du pétrole en chute libre. Depuis août, l’idée a reçu un énorme coup de pouce avec l’approbation de la Chambre de commerce et d’industrie de Russie. Elle pourrait changer l’histoire pour le meilleur selon ce qui en sera fait et où elle conduit.

 

Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou - Cyrille Ier & Vladimir Poutine

 

Il y a vingt ans, pendant l’ère Eltsine, dans le chaos de l’hyperinflation en Russie suite à la thérapie de choc du FMI, l’Église orthodoxe russe a présenté une proposition alternative pour des services bancaires sans intérêts. Pendant cette période, une tripotée d’économistes russes libéraux, adeptes du marché libre, dans l’entourage d’Eltsine, comme Yegor Gaider, ont prévalu. Ils ont livré les actifs de l’État russe au pillage par les banques occidentales, les hedge funds et les corporations.

Lors de ma première visite en Russie, en mai 1994, pour donner une conférence dans un institut économique russe sur la thérapie de choc du FMI, j’ai vu de première main la mafia sans foi ni loi, la mafia Russkaya, fonçant à travers la rue Tverskaya presque vide, près de la place Rouge dans la nouvelle limousine Mercedes 600 dernier modèle, sans plaques d’immatriculation. Ce fut un temps dévastateur pour la Russie, et Washington et les technocrates du FMI savaient exactement ce qu’ils faisaient en favorisant le chaos.

 

Mafia russe - Boris Eltsine & Yegor Gaider

 

Les sanctions américaines concentrent l’attention.

En 2014, beaucoup de choses ont changé en Russie. Plus important encore, l’engouement qui existait il y a deux décennies pour tout ce qui venait de l’Amérique a naturellement disparu. Les sanctions financières du Trésor américain ont été lancées par étapes en 2014 contre des individus spécifiques autour du président Poutine, puis des banques et des sociétés ciblées dépendant du crédit étranger. Elles ont eu pour effet de forcer un réexamen critique de la part des intellectuels, des représentants du gouvernement russe et du Kremlin lui-même.

Les attaques de Washington, actes de guerre contre une nation souveraine légalement parlant, ont été lancées par le Bureau du Trésor américain sur le terrorisme et le renseignement financier, la seule agence de finances publiques dans le monde ayant son propre service de renseignements. Le Bureau a été créé sous le prétexte d’identifier et de geler les avoirs et les comptes bancaires des cartels de la drogue et des terroristes. C’est une chose pour laquelle cette agence semble étrangement inapte si l’on juge la minceur de leur dossier concernant des groupes comme ISIS ou al-Qaïda en Irak. Elle semble beaucoup mieux s’en sortir concernant des pays indésirables comme l’Iran et la Russie. Elle possède des bureaux dans le monde entier, y compris à Islamabad et à Abu Dhabi.

Ces sanctions financières guerrières du Trésor américain et la perspective d’autres encore pires à venir ont suscité un profond débat en Russie sur la façon de défendre la nation contre de nouvelles attaques. La vulnérabilité de leur système bancaire aux sanctions occidentales a conduit la Russie et la Chine à développer une version russe interne de paiements interbancaires pour remplacer SWIFT. Maintenant, la nature même de l’argent et son contrôle sont au cœur du débat.

 

Les sanctions contre la Russie

 

Proposition orthodoxe non-orthodoxe

En janvier 2015, au plus profond de la crise financière, avec un rouble valant la moitié de ce qu’il valait quelques mois plus tôt et des prix du pétrole en chute libre à la suite de l’accord de septembre 2014 entre John Kerry et le Roi Abdallah, le Patriarcat de Moscou a réitéré son idée.

Dmitri Lubomudrov, le conseiller juridique de l’Église orthodoxe, a déclaré aux médias à l’époque :

« Nous avons réalisé que nous ne pouvions pas rester dépendants du système financier occidental, mais nous devons développer notre propre système. Comme avec le système islamique, celui, orthodoxe, sera basé non seulement sur la législation, mais aussi sur la moralité orthodoxe, et sera une invitation aux hommes d’affaires en quête de sécurité dans un moment de crise. »

Parmi ses caractéristiques, il y aurait l’émission de crédit sans intérêt et l’interdiction des investissements dans les casinos ou dans des activités allant à l’encontre des valeurs morales de l’Église.

Puis au début août de cette année, le plan orthodoxe pour la création d’argent sans intérêt a gagné un soutien supplémentaire majeur. Sergei Katyrin, à la tête de la Chambre de commerce et d’industrie russe, après une rencontre avec Vsevolod Chaplin, un haut clerc orthodoxe supervisant le projet, a annoncé :

« La Chambre de commerce et d’industrie soutient la création du système financier orthodoxe […] et elle est prête à fournir sa plate-forme pour une discussion approfondie et professionnelle de ces questions avec les commissions compétentes de la chambre. »

La proposition vise à réduire la dépendance de la Russie au système bancaire occidental, une exigence essentielle de sécurité économique nationale.

Tout comme les modèles bancaires islamiques ont interdit l’usure, le système financier orthodoxe ne permettrait pas d’intérêts sur ces prêts. Les participants à ces systèmes partagent les risques, les profits et les pertes. Tout comportement spéculatif est interdit, ainsi que les investissements dans le jeu, la drogue et d’autres entreprises qui ne respectent pas les valeurs chrétiennes orthodoxes. Il y aurait une nouvelle banque ou organisme de crédit à faible risque qui contrôle toutes les transactions des fonds d’investissement ou des sociétés qui investissent à la source et organisent la médiation lors du financement du projet. Cela permettrait d’éviter explicitement des opérations présentant des risques financiers. « La priorité serait d’assurer le financement du secteur réel de l’économie » a déclaré son porte-parole.

Fait intéressant, la plus grande république autonome islamique de la Russie, le Tatarstan, a récemment introduit la banque islamique en Russie pour la première fois et cela a été soutenu positivement par German Gref, PDG de l’entreprise publique Sberbank, la plus grande banque de Russie. En mai dernier, M. Gref a qualifié cela d’instrument très important au vu des problèmes actuels de collecte de fonds sur les marchés internationaux. En juillet, la Sberbank et la République du Tatarstan ont signé un accord sur la coopération dans le domaine de la finance islamique.

 

John Kerry & le Roi Abdallah - Sergei Katyrin & Vsevolod Chaplin

 

Sous le tsar Alexandre III et son ministre des Finances Nicolas Bunge, la Russie a créé la Banque foncière des paysans, au début des années 1880, pour accorder des prêts sans intérêts aux paysans qui avaient été libérés du servage en 1861 par son père, Alexandre II, et à qui on avait donné de la terre. La Land Bank a investi dans la modernisation de l’agriculture russe, les agriculteurs ne payant qu’un petit supplément pour la gestion des crédits. Le résultat a été une augmentation spectaculaire de la production du blé russe, et d’autres céréales. La Russie est devenue le grenier à blé du monde jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, dépassant la production combinée des États-Unis, de l’Argentine et du Canada de quelque 25%.

Les propositions de Glazyev

La nouvelle importance du modèle monétaire orthodoxe dans les discussions russes vient à un moment où l’un des conseillers économiques de Vladimir Poutine, Sergueï Glazyev, la personne conseillant le président sur l’Ukraine ainsi que sur les relations avec les autres membres de l’Union économique eurasienne, a présenté un plan pour renforcer la sécurité économique et financière nationale de la Russie. Cela dans l’hypothèse tout à fait raisonnable que les sanctions financières et maintenant des pressions militaires de la part de Washington et de l’OTAN ne soient pas un accident fortuit, mais une stratégie profonde pour affaiblir et détruire économiquement l’une des deux nations qui se dressent sur le chemin d’un Nouvel Ordre mondial américain globaliste.

En mai 2014, quelques semaines après que l’administration Obama a imposé une série sélective de sanctions sur des individus russes importants, des banques et des sociétés d’énergie, frappant au cœur de l’économie, Glazyev a donné une interview au journal financier russe Vedomosti, dans laquelle il a proposé un certain nombre de mesures défensives prudentes. Parmi celles-ci, il s’en trouvait plusieurs qui sont maintenant la politique officielle. Cela incluait un échange de crédit et de devises avec la Chine pour financer les importations indispensables ; un changement de règlement sur les devises nationales, le rouble et le renmimbi ; la création d’un système russe d’échange d’informations interbancaires analogue à SWIFT pour les paiements et les règlements au sein de l’Union économique eurasienne et d’autres pays partenaires.

 

Alexandre III & Nicolas Bunge - Sergueï Glazyev & Vladimir Poutine

 

Une proposition stratégique de Glazyev pour que l’État impose un moratoire sur toutes les exportations d’or, de métaux précieux et de terres rares, et exige que la Banque centrale achète l’or sur les marché internationaux pour renforcer les réserves de ce métal. Cette dernière proposition a malheureusement été refusée par le Gouverneur de la Banque centrale, Elvira Nabiullina, qui a dit à la Douma :

« Nous ne croyons pas qu’un moratoire soit nécessaire sur les exportations d’or. Nous sommes en mesure d’acheter assez d’or pour diversifier nos réserves d’or et de devises. »

Nabiullina a été critiquée par les membres de la Douma pour être beaucoup trop lente dans l’accumulation de réserves d’or pour conforter le rouble. La Russie est aujourd’hui le deuxième plus grand producteur d’or au monde, après la Chine, et la Chine a accumulé au cours des dernières années, via la Banque populaire de Chine, des réserves d’or à un rythme effréné. Les banques centrales occidentales, menées par la Réserve fédérale, depuis que le soutien de l’or pour le dollar a été abandonné en août 1971, ont tout fait, y compris des manipulations de marché, pour décourager dans le monde entier la constitution de réserves d’or en vue d’y adosser des devises.

Plus récemment, le 15 septembre, Glazyev a présenté une nouvelle série de propositions économiques au Conseil de sécurité présidentiel russe pour, comme il le dit lui-même, réduire la vulnérabilité aux sanctions occidentales au cours des cinq prochaines années et préparer les fondations pour une croissance à long terme et la souveraineté économique. Parmi ses propositions, il y avait la création d’un Comité d’État sur la planification stratégique auprès du Président de la Fédération de Russie, et un Comité d’État pour la science et le développement technologique, calqué sur un système créé en Iran dans les années 1990 suite à l’introduction des sanctions occidentales.

La première mesure, la création d’un Comité sur la planification stratégique, fait écho au très réussi modèle français de planification nationale introduit sous la présidence de Charles de Gaulle, qui a été crédité de la transformation de la France, d’une économie largement paysanne stagnante en une nation industrielle avancée moderne et innovante au début des années 1970.

Dans les années 1960, la France a eu un Commissariat général au Plan, qui a analysé l’ensemble de l’économie pour identifier les faiblesses critiques nécessitant une attention particulière pour un développement national global. Il devait fixer des objectifs pour les cinq prochaines années. Les membres de la Commission générale étaient des hauts fonctionnaires, des chefs d’entreprise, des syndicats et d’autres groupes représentatifs. Chaque plan proposé était ensuite envoyé au parlement national pour un vote d’approbation ou des amendements.

 

Accumulation de réserves d’or pour conforter le rouble

 

La différence cruciale entre la planification quinquennale de la France et le modèle soviétique de planification centrale, lui aussi quinquennal, était que le français était indicatif et non impératif comme le fut le plan quinquennal soviétique. Les entreprises privées ou étatiques pouvaient décider librement de se concentrer sur un secteur tel que le développement des chemins de fer, sachant que l’État encouragerait l’investissement avec des incitations fiscales ou des subventions à faible risque pour le rendre attrayant. Cela a été une grande réussite jusqu’au milieu des années 1970, lorsque que, suite aux chocs pétroliers massifs et à l’augmentation des directives réglementaire supranationales de Bruxelles, il est devenu de plus en plus difficile à mettre en œuvre.

Il y a d’autres points dans la proposition détaillée de Glazyev. Parmi les plus intéressants, il propose d’utiliser les ressources de la Banque centrale pour fournir des prêts ciblés pour les entreprises et les industries en leur fournissant de faibles taux d’intérêt, entre 1% et 4%, rendus possible par un assouplissement quantitatif [planche à billets, NdT] à hauteur de 20 milliards de roubles sur une période de cinq ans. Le programme suggère également que l’État supporte les entreprises privées au travers de la création d’obligations réciproques pour l’achat de produits et de services à des prix convenus.

La Russie est dans un processus fascinant qui repense chaque aspect de sa survie économique nationale, du fait de la réalité des attaques occidentales. Cela pourrait conduire à une transformation très saine, loin des défauts mortels du modèle financier de libre marché anglo-américain.

 

Yuan chinois - Rouble russe

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 17:12

 

Nouvelles du futur

Ou

Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

06 - Le siècle du calcul

07 - Déshumanisations

 

Le siècle du calcul est celui de la déshumanisation du monde.

Accélérée au cours du XXe siècle, la transformation industrielle du monde a engendré un univers d’abondance pour ses consommateurs et symétriquement, le cadre de leur déshumanisation progressive en qualité de producteurs.

Tous, ou à peu près, se sont retrouvés placés au service de machines. En définitive, toutes les classes sociales, dans tous les aspects de leurs existences, ont été affectées par un asservissement progressif à la métamachine, en même temps que celle-ci se formulait en tant que telle. Si cette servitude s’est généralisée après 1991 à l’échelle planétaire, elle avait débuté plus d’une génération auparavant du côté occidental.

Motif pour lequel la durée décisive de cette métamorphose, qui exigea ici près de soixante-dix ans, fut accomplie partout ailleurs en une vingtaine d’années : l’efficacité des méthodes pertinentes avait été bien établie !

 

Taylorisme & Fordisme

 

En effet, pour servir les nécessités productivistes d’un monde formulé en métamachine, et en même temps que l’occident achevait le transfert des savoir-faire originels aux machines, il fallut refonder les méthodes de production connues depuis les prémices des sociétés industrielles jusqu’au début des années 1920. L’outil avait à imprimer sa marque aux corps.

Au long du siècle précédent, les machines étaient plutôt sagement restées un levier de puissance pour des communautés d’hommes produisant des objets. Après les années 1920, la donne changea du tout au tout. L’invention du travail à la chaîne et l’organisation scientifique du travail, imaginées par le taylorisme, mirent les hommes au service exclusif d’un outil industriel. C’est cette transformation déshumanisante des modes de production qui sera amplifiée par la révolution informatique des années 1960, puis accélérée lors des années 1980-1990.

 

Taylorisme

 

Cette métamorphose eut quatre conséquences principales :

01 - l’acte de production a été vidé de sa substance : depuis lors, on fabrique des pièces impliquant des fractions de produits, qui ne nécessitent aucune véritable qualification.

02 - les travailleurs sont asservis à la chaîne productive, aussi bien par la tâche que par son rythme. Avec la répétition cadencée d’actes normés, c’est l’homme qui s’adapte à la productivité de la machine, plutôt que l’inverse.

03 - les ouvriers n’ont alors plus fabriqué que des composants. C’est-à-dire que, fonctionnellement, la fabrication des objets a en fait été déléguée à la chaîne de production.

04 - et cette chaîne, aujourd’hui presque robotisée, fabrique bien davantage que ses opérateurs humains, qui ne sont plus très loin d’avoir à son égard un statut de livreurs. Dans les pays occidentaux, cet asservissement n’a été limité que par la loi, qui a fixé les âges et durée légale du travail, les normes de ses conditions sanitaires, ainsi que les règles régissant les relations de subordinations hiérarchiques.

En dépit de ces réglementations, les producteurs passent encore la moitié de leur vie éveillée au sein d’organisations pouvant fonctionner J-7 / H-24, et restant fondamentalement abrutissantes. Et cette conséquence n’a jamais été une découverte, à proprement parler.

Depuis des milliers d’années, et la question fut même théorisée dans la Chine antique par exemple [1], on sait que l’un des moyens les plus sûrs d’abrutissement d’un être humain est de le contraindre à la répétition cadencée d’actions prédéterminées. Charlie Chaplin, dans Les Temps Modernes, film où il montra l’absurdité de la vie d’usine, n’aura fait que redire à l’époque contemporaine (1936) ce qu’on savait depuis toujours. 

 

Les temps modernes de charlie chaplin

 

Cette déshumanisation organisationnelle n’a pas simplement affecté les ouvriers des chaînes de production.

Au fil du temps, les classes intellectuelles, fonctionnelles et dirigeantes, ont pareillement été asservies. Dans cet univers productiviste en effet, l’essentiel de leur tâche consiste moins à s’occuper des objets fabriqués (qui ont été normés) et des ouvriers (qui ont été mécanisés), que de surveiller et de contrôler les processus de production, d’expédition, de vente, ainsi que leurs conformités à des objectifs prédéfinis.

Une activité qui a été conduite en utilisant toujours plus de procédures et d’outils informatisés, depuis les années 1980 en particulier. C’est-à-dire des machines industrielles qui sont simplement d’un autre type, puisqu’elles ne traitent que des informations. Nul doute que cette activité chiffrée produit du calcul utile. De la rationalité, de la compréhension et de l’efficacité pour des outils industriels dont la complexité est allée croissante, à la mesure des progrès techniques accomplis.

Néanmoins, les outils et procédures que les classes dirigeantes utilisent se sont inscrits dans des méthodes d’alimentation productiviste similaires à celles qui asservissent les ouvriers aux chaînes des productions industrielles.

 

Outils et procédures

 

Ensuite, l’effet de ces dispositifs fut de médiatiser le rapport au monde de ces classes dirigeantes, déshumanisant par-là leur relation aux choses et aux autres.

Ces outils et procédures ont également engendré une mathématisation croissante de la réalité qui est devenue, pour ses usagers, la vision la plus courante et la plus fiable du réel. Et en même temps, l’autorité que porte le chiffre les a conduits à se voir déposséder d’une réelle autonomie de pensée et de décision : ce sont des ratios qui déterminent le plus souvent ce que les classes dirigeantes doivent penser et faire. Quand bien même, et le cas est devenu courant, où la mathématisation du réel ne rend pas compte de la complexité des raisons d’une situation, qu’elle en produit une vision erronée ou tout simplement inexistante.

Le chiffre a toujours produit plus de constats que d’explications, et il est en outre plus manipulable que le réel. Si fortement qu’il peut suggérer des visions des choses qui n’existent pas en réalité, ou dont le fonctionnement réel est très différent. À en faire un maître, on perd toute vision sensible des choses sur tous les sujets [2].

C’est précisément ce qu’induisent la tâche et les outils des classes dirigeantes dans la métamachine. Finalement, leur travail abstrait a pour principale conséquence de déréaliser leur perception du réel. Cette vie abstraite peut d’ailleurs occuper la quasi-totalité de leur temps de travail. Il s’agit alors de personnes chargées de tâches de gestion et d’analyse, ou de traders sur les marchés financiers dans les cas extrêmes.

 

Calculateurs et statistiques

 

Eux, ils n’ont presque plus aucune idée concrète des choses et des gens intégrés aux produits financiers qu’ils achètent et vendent. D’autant moins qu’aujourd’hui, 40 à 60 % de leurs transactions sont réalisées automatiquement par des robots informatiques [3] (le reste relève de planifications stratégiques, ou bien de comportements de joueurs, des activités tout autant abstraites).

Déjà intrinsèquement déshumanisante, cette médiation et cette mathématisation croissante du réel se sont ajoutées aux fonctions de surveillance et de contrôle. Cette conjonction acheva de transformer les classes dirigeantes en gardiennes d’organisations concentrationnaires au fond des choses, dont elles ont été elles-mêmes les victimes.

Ce processus de déshumanisation propre aux sociétés consumériste est donc circulaire : il a démarré par ses opérateurs productifs, avant de se retourner contre leurs dirigeants. Encore que beaucoup n’en soient pas tout à fait conscients. Entre les outils, les procédures, et leurs médiations en écran, on comprend mieux comment, dans les grandes organisations en particulier, des dirigeants peuvent prendre des décisions pénibles envers leurs employés, sans parfois se départir d’une indifférence qui n’est pas feinte. Avec la certitude tranquille, qui plus est, de toujours agir avec pertinence.

Cette situation aujourd’hui banale ne fait que mettre à jour la disparition, chez beaucoup des gestionnaires de la métamachine, d’une perte du sens commun, ou de celle du réel sensible. Si bien que, très souvent, ce qui les caractérise est qu’ils ne savent plus de quoi ils parlent ni à qui ils s’adressent. Ici, on touche à l’un des tabous des classes dirigeantes contemporaines. Alors que leurs membres ont tout l’air d’être surinformés et sûrement très compétents, beaucoup d’entre eux ne sont, en réalité, guère plus informés des activités concrètes qu’ils dirigent que ne le sont les standardistes qui les accueillent aux portes de leurs bureaux.

Certes, ces managers disposent de bien d’autres aptitudes sociales, relationnelles, mondaines et conceptuelles, mais celles-ci ont souvent peu de relation directe avec les métiers dont ils sont censés s’occuper… 

 

Multinationales

 

Ces décisionnaires ont d’ailleurs eu toujours moins l’occasion de s’en tenir régulièrement au courant, depuis que la « mondialisation » a accéléré l’extraction des centres décisionnels des lieux productifs, ainsi que leur éloignement à des milliers de kilomètres parfois. Et que, symétriquement, leurs entreprises ont très souvent délocalisé leurs productions. Une entreprise sans objet est aussi une entreprise essentiellement abstraite, dont les dirigeant ont pour occupation première de gérer des règles, des relations et des gens, ce qu’on appelle faire de la politique, ou de faire semblant d’y pouvoir. Puisque, pour une large part, ce sont encore et toujours les règles de la métamachine appliquées localement qui dictent ce qu’il convient de faire.

Une image permet de dire ce qui passe alors à l’égard des centres productifs où s’invente une bonne part de la richesse réelle du monde : la myopie est un trouble de la vision lié à sa qualité, mais aussi à la distance qui sépare de l’objet observé [4]. Et depuis 1991, cette distance n’a cessé de s’accroître, comme la séparation déréalisante qu’elle a induite.    

Alors qu’autrefois, entre les patrons et leurs ouvriers, la promiscuité était banale, autant dans les lieux de production que de vie quotidienne. Ce qui n’était pas pour rien dans la compréhension que les premiers avaient des préoccupations des seconds, mais également dans le respect, plus ou moins explicite, qui pouvait alors s’instaurer entre eux. Et c'est aussi cette proximité qui obligeait ces patrons à une morale publique : on était « connu » et, par conséquent, soucieux de ses actes, à la surface des choses a minima.

Quoi que furent l’hypocrisie de la bourgeoisie capitaliste et celle de ses cadres, qui n’en manquèrent jamais pour masquer aux regards des classes dominées la réalité de leurs mœurs et de leurs intérêts (une bonne partie de la littérature du XIXe siècle est d’ailleurs consacrée à ce thème). 

 

Multinationales

 

Ce rappel n’a rien d’une nostalgie, car pour finir sur ce point, on doit signaler que la déshumanisation des classes dirigeantes a également procédé d’un phénomène générationnel, et plus précisément éducatif. Depuis vingt-cinq ans en effet, il est frappant de voir comment des générations entières d’aspirants dirigeants ont été poussées à des études avancées, pour finalement former les bataillons d’une mathématisation du réel.

Les disciplines scientifiques, où la réflexion sur le réel était enseignée à l’état « pur et parfait », ont été par-là asservies à des ambitions aussi fantasmatiques que viles, telle que la spéculation financière la plus trouble.

Ainsi, si l’école mathématique française est de longue date l’une des plus réputées au monde, elle se retrouve aujourd’hui à surtout servir la programmation des robots spéculatifs qui animent les places boursières ! Et l’endroit exact où la métamachine a trouvé son expression achevée…

On voit par-là que la déshumanisation de l’univers productif relève d’un effet général de système propre au siècle du calcul.

 

[1] - Par Han Fei Zi, philosophe chinois mort en 233 avant J.-C., promoteur d’un État autoritaire et d’un asservissement des populations à la terre, pour placer sous contrôle leurs velléités d’affranchissements. L’Empire ottoman (1299-1934) disposait d’une philosophie similaire, derrière sa tolérance apparente. Avec pour effet d’inhiber tout progrès scientifique et technique. Ainsi, le monde arabe s’étiolera, alors qu’entre le VIIIe et le XIIIe, il avait été l’une des sphères les plus avancées du monde dans la plupart des disciplines.

[2] - C’est ainsi qu’en 2007-2008, une bonne partie de la finance internationale a découvert que ses placements garantis étaient, en fait, un tas vérolé de non-valeurs. Des hybrides douteux, qui avaient été certifiés par des modèles mathématiques, dont le caractère approximatif était connu, sans même parler de leurs falsifications intéressées si fréquentes.

[3] - Par les procédures algorithmiques du trading haute fréquence, où des progiciels réalisent en une seconde des milliers d’ordres simultanés d’achats/ventes de titres financiers.

[4] - On connaît une série d’histoires amusantes où des entreprises déficitaires filiales de grands groupes sont subitement devenues rentables après les avoir quittés. Lorsque, par exemple, l’Italien Fiat est sorti du giron de l’Américain General Motors (GM) et a relancé la Fiat 500 juste après, son succès fut aussi rapide que mondial. Ce que les dirigeants d’un GM ruiné n’avaient certainement pas prévu…

 

Suite au prochain numéro

Un village global ?

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Published by Willow - dans Histoire
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