30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 16:06

 

Mireille Darc et Alain Delon

Ou

Le roman d'une folle histoire d'amour

(Henry-Jean Servat)

 

Mireille fait partie de ces actrices dont le public raffole. Un genre qui n’existe plus aujourd’hui ; Le genre beauté à la fois rayonnante et rigolote qui faisait le charme du cinéma français. Mais elle était avant tout le fruit d’une époque. Celle des années Pompidou ou la femme succombait sans honte au charisme des vrais hommes sans se sentir en rien rabaissée. Vouloir ramener Mireille à sa filmographie, serait à la fois une erreur, mais surtout réducteur, car l’actrice était avant tout une femme qui vivait ses passions en s’y investissant totalement. Elle aimait la vie et elle aimait les autres. Son parcourt est là pour en témoigner.

Mireille était sans doute à la ville tout le contraire d’une grande sauterelle, un surnom qui lui collait aux ailes depuis un demi-siècle. Les sauterelles ne partagent pas leur vie avec les fauves. Et c’est bien ce qu’elle fit pourtant, durant quinze années, de 1968 à 1983, avec Alain Delon… Mais laissons Henry-Jean Servat, un de ses grands amis, nous raconter comment tout a commencé.

 

 

Elle n’avait rien oublié. Rien de rien. Elle se souvenait de tout. De sa coiffure en artichaut, « jamais, je n’avais eu les cheveux si courts », de son pull noir à col et poignets blancs, de son caban bleu marine. Du froid, « jamais je n’ai eu si froid ». Surtout, elle gardait en mémoire les brumes de la mer et la froidure des rafales qui balayaient le paysage. Elle revoyait, comme dans un songe de nuit verglacée, la barrière de pierres qui, par-delà les odeurs de sable et les embruns d’écumes, surplombait le canal proche et le rivage lointain. Il faisait tellement froid face à la caméra qu’elle en tremblait, comme transpercée.

Des pieds à la tête. Elle fermait à peine et tout doucement les paupières et, en chuchotant, elle disait revoir le visage d’Alain, les yeux d’Alain. Il y avait tant de tristesse mélancolique et de solitude désespérée dans le regard de son partenaire qu’elle continuait à en frissonner et à en chavirer. Elle se souvenait de ce début d’hiver 1968 qui lui avait, à la fois, glacé et brûlé le cœur pour toujours. Et dont, des années plus tard, des décennies plus tard, elle gardait traces et cicatrices.

 

 

Par-delà les rumeurs de rencontre dans un avion ou dans un restaurant, personne ne sait que leur affaire avait, en fait, commencé au printemps de cette même année 1968. Par le fil d’une ligne téléphonique enjambant les Alpes. Il y a presque un demi-siècle. A Rome. Mireille tournait alors, dans les studios de Dino de Laurentiis, les scènes d’intérieur de « Gonflés à bloc », son seul film américain, avec Tony Curtis. C’est là qu’elle avait reçu un télégramme d’Alain Delon qu’elle ne connaissait pas et qui lui proposait, en la vouvoyant, c’étaient ses mots, « de lui offrir le rôle de sa vie ». « Et pourquoi ne venez-vous pas m’en parler vous-même et m’apporter le scénario ? Vous n’êtes pas interdit de séjour dans la Ville Eternelle, que je sache ! » Lui avait-elle répondu en l’appelant. L’affaire avait donc commencé de la sorte, en parlant la nuit, au téléphone. Delon, groggy, sortait de la pièce de Jean Cau « Les Yeux crevés », que les événements de Mai 68 avaient arrêtée au Théâtre du Gymnase. Marie Bell, au bout de vingt-trois représentations, avait jeté l’éponge.

Sonné, Alain ne sortait plus de chez lui et cafardait. Parti travailler au bord de mer, il tentait, dans à la chienlit ambiante, de monter un film dont il serait, pour la première fois, producteur. Et, éclair et prémonition, il avait voulu la pétulante Amaranthe, veuve d’un marchand d’armes des « Barbouzes », pour partenaire. La gamine ne s’en laissait pas conter et personne n’aurait à l’idée de lui marcher sur les orteils. Delon recherchait, en effet, une battante, une fille décidée et volontaire, sans minauderies, ni afféteries. Rien ne prédestinait cette rencontre entre le séducteur ténébreux et la garçonne pétaradante aux cheveux absolument pas permanentés qui affichait des allures de petit mec en pantalon.

Alain était encore marié à la magnifique Nathalie, mère de son fils. Venu tourner « La Piscine » à Saint-Tropez, au milieu des supputations de romance nouvelle avec Romy Schneider, habitant chez Brigitte Bardot, à la Petite Madrague qui jouxte la grande, il tournait le jour et passait ses nuits à téléphoner à Mireille. Le courant était passé. Il l’avait rappelée. Elle l’avait rappelé. Les fils du téléphone se nouaient. Marié à Nathalie, partenaire de Romy, locataire de Brigitte, Alain ne pensait qu’à Mireille et il occupait ses rares week-ends de liberté non pas à Saint-Tropez mais à Rome. Il s’envola pour apporter le script annoncé puis s’envola encore pour y rejoindre Mireille qui y tournait maintenant « Un Corps, une nuit » un film gaucho avec Gian-Maria Volonté. Personne, strictement personne, ne savait quoi que ce soit de l’idylle qui se nouait, à la nuit tombée, par-dessus les Alpes par lignes téléphoniques et aériennes interposées. La ribambelle de journalistes qui guettaient et traquaient Delon à Saint-Tropez, n’attendant que de le voir craquer pour Romy le jour sur le plateau ou pour Brigitte la nuit dans sa maison, en était pour ses frais.

 

 

La romance débuta donc, dans le plus grand secret, à Rome. Chacun, au milieu du grand tumulte de tournages survoltés dans des atmosphères surchauffées, vivait dans sa petite bulle. Se découvrant et apprenant à se connaître en se confessant des pans entiers de vie. Pas d’esbroufe, pas de tapages, pas de roulages de mécaniques. Deux cœurs solitaires qui s’épanchaient et se parlaient, des heures durant. Ils pleuraient, ils riaient, ils se plurent de la sorte. Tant et si bien qu’Alain, les deux tournages terminés au même moment, demanda à Mireille de venir, par la route, le chercher à Saint-Tropez. Ce qu’elle fit, en Porsche. Qu’elle conduisait elle-même. Face à Alain qu’elle retrouva loin du port, Mireille nota, d’un seul coup, d’un seul, que sa voiture faisait soudain démodée et qu’elle n’allait plus avec la femme amoureuse qu’elle se sentait devenir. Lentement, mais surement. Racontant que « c’était une voiture de mec, or je ne voulais qu’être une fille », elle en confia les clés à Alain, et ne la conduira plus. Ils remontèrent ainsi ensemble à Paris, comme des amants en voyage de noces, sans que personne ne le sût ou ne les suivît. Ne manquaient que les casseroles à l’arrière. Mais en fait, non.

A chaque station-service de la route Nationale 7, Alain s’arrêtait et courait téléphoner. Sans rien confier de ses appels. Ce n’est que le soir même, à la fin du périple, qu’Alain demanda à Mireille de ne pas être décontenancée le lendemain matin à la lecture des journaux et de le croire sur parole. L’affaire Markovic, tournant autour d’un garde du corps d’Alain et de Nathalie qui avait été retrouvé tué d’une balle et roulé dans un matelas abandonné dans une décharge, était en train d’éclater et le nom de Delon s’y trouvait mêlé. Au cours de l’enquête, Mireille sera même convoquée chez le juge d’instruction. Elle me raconta n’avoir jamais posé une question. Elle n’en avait cure. Sans réfléchir ni perdre un instant, tous deux s’installèrent sous le même toit, de concert. Le lendemain, habillée d’un smoking noir Yves Saint Laurent que lui avait prêté Pierre Bergé, elle se rendit à l’Opéra où, pour un gala très mondain, dansait Noureev. Delon lui agrippa la main au bas des marches et ne la lâcha pas de toute la soirée. Chacun, dans salle, les toisait et s’écartait d’eux comme des pestiférés. Ce ne fut pas plus compliqué que cela, mais pas plus simple pour autant. Ils étaient unis. La roue tourna. Et les ramena dans la lumière.

 

 

Peu après, tous deux étaient partis pour Bruges. Tourner sous la direction de Jean Herman, pseudo de Jean Vautrin, qui venait de diriger Delon et Bronson dans « Adieu l’ami ! » et qui mettait en scène une autre histoire de gangsters, intitulée « Jeff ». Le chef d’une bande se faisait la malle à travers la Belgique avec un magot que l’un de ses lieutenants, accompagné de sa pépée, cherchait à récupérer. Du tournage, leur premier ensemble, Mireille se souvenait par cœur, ce qui est bien le cas de l’écrire. Elle n’avait rien oublié, ni ses répliques, ni ses tenues. Et, à des années-lumière de ce film de 1969, dans son appartement de l’avenue Montaigne, où elle vivait aujourd’hui avec Pascal son mari tant aimé, elle me racontait n’avoir jamais pu oublier le temps de « Jeff », le brouillard réfrigéré qui l’avait enveloppée, l’émotion qui l’avait embrasée, l’odeur de l’homme qui le serrait dans ses bras. De ces bras-là, elle ne sortit pas. Pas vraiment. Mireille continua certes sa carrière mais associa sa carrière à celle de Delon pour quelques films mémorables. Tous deux s’étaient reconnus. Leur couple, parfaitement crédible, resplendissait. Et tout, à leur entour, semblait concourir à l’unisson d’une passion qui les faisait regarder dans la même direction. Cinéma et aussi chevaux, boxe, voyages, affaires, business. Mireille avait donné, d’emblée, un ton à leur romance en écrivant le scénario de « Madly », histoire d’une femme vivant avec un homme qu’elle adorait et qui ramenait parfois, souvent, des femmes à la maison.

Incarnant un couple de stars, tous deux aimaient être réunis à l’écran. Alain fit traverser « Borsalino » et « Borsalino and Co » à Mireille, campant une silhouette de prostituée de rues chaudes. Mireille fit ouvrir des portes à Alain, clignant de l’œil dans « Fantasia chez les ploucs » et « Il était une fois un flic ». Elle le fit entrer, à son côté, dans l’univers décalé de son cher Georges Lautner qu’il traversa à deux reprises. Avec « Les Seins de glace » et « Mort d’un pourri ». Leur image de ménage indissociable était tellement forte aux yeux du public qu’il aurait été inconcevable que le scénario ne les montrât pas mariés ou bien en ménage. Ils se pliaient à la règle réclamée par leurs fans transis. Pour Delon, Mireille aménagea des appartements et se lança dans des travaux pharaoniques. Que ce soit dans les 1200 mètres carrés de leur appartement du Quai Kennedy dont leurs deux chambres donnaient sur des jardins en terrasses et sur la Seine. Que ce soit dans leur palais de Marrakech ou dans le domaine de Douchy, Loiret, qu’elle mit trois années à rendre imposant et impressionnant.

 

 

Vingt-cinq chiens y vivaient avec eux, entre plusieurs maisons, une muraille, une chapelle et un petit cimetière. Idolâtrant son compagnon qui le lui rendait au pareil, Mireille vit cependant Alain la quitter pour Anne Parillaud. Elle partit se réfugier chez Nicole Calfan. Mais la brouille ne dura pas. Tous deux affichaient des relations adultes. Et se vouaient une réelle et sincère admiration. Alain la choisit comme partenaire de théâtre. Sachant que Mireille était à la fois son passé, son présent et son futur. Qu’elle avait aidé à élever Anthony, il pouvait tout lui dire, l’accueillir dans un coin de son cœur comme au creux de son épaule. Amants toujours aimants plus que terribles, personnages épousant le cours du temps plutôt que les lois du mariage, Mireille et Alain sont bel et bien, beaux et bien, deux  petits enfants de ce siècle, éternellement juvéniles, personnages d’une société qui mélangea les codes, mais garda des valeurs liées au beau, au grand, au démesuré. Darc et Delon nous ont donné, cinquante ans durant, une éblouissante leçon de savoir-vivre. Ils nous ont appris, en fait, que quelles que soient les couleurs du temps, et même dans les scintillements de la voie lactée, personne, jamais, ne peut s’habituer à vivre sans tendresse. Sans une infinie tendresse.

 

 

22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 15:19

 

Jerry, un prénom qui s’impose

Ou

L’inoubliable zinzin d’Hollywood

(Nicolas Gauthier)

 

 

Jerry Lewis vient de lâcher sa dernière grimace à 91 ans, âge qu’aurait eu Marilyn Monroe si elle avait encore été de ce demi-monde. Aux USA, les Américains aimaient à blaguer sur ce thème : « Il n’y a vraiment que vous, les Français, pour porter cet histrion au pinacle ! »

Il est vrai que la France est une éminente nation cinéphile. Il n’y a que François Truffaut pour disséquer l’œuvre d’Alfred Hitchcock alors que, de l’autre côté de l’Atlantique, il n’est tenu que pour aimable faiseur de films à suspense. Il n’y a aussi qu’un Bertrand Tavernier pour considérer Clint Eastwood comme auteur à part entière, tandis que là-bas, il n’est jamais que manieur de Magnum 44 – le plus puissant soufflant au monde, tel qu’affirmé dans le pré-générique du Magnum Force de Ted Post, deuxième opus des aventures de l’inspecteur Harry.

Pour donner une simple idée du niveau local, le plus gros succès de l’ami Clint n’est autre que Doux, dur et dingue, bouse consternante dans laquelle il donne la réplique à un orang-outang… De manière très logique, Jerry Lewis faisait donc figure, à Hollywood, de simple clown propre à faire rire éternels petits et grands demeurés. Tout aussi logique pour un peuple dont le seul hebdomadaire consacré au septième art se nomme « Variety » et se contente de compter les millions de dollars gagnés ou perdus. Ce n’est pas pour entonner le tango du cocorico, mais en cette France symbolisant à elle seule Vieux Monde et ancienne Europe, « de Mad Movies aux Cahiers du cinéma, de Starfix à Positif », ça alignait tout de même un peu plus de neurones et de divisions !

 

 

Jerry Lewis, donc. Pitre à figure élastique et physionomie caoutchouteuse, inventa à lui seul un univers, tels Charlie Chaplin, Laurel et Hardy ou Buster Keaton en leur temps. Un simplet qui, voulant bien faire, ne causait que catastrophes autour de lui. Certes, sa carrière tint plus souvent du champ de navets que du caviar sur canapé, même s’il convient de sauver de l’oubli des pépites telles que « Trois bébés sur les bras », « Le dingue du palace » ou « Le zinzin d’Hollywood », par ses soins réalisés : Jerry Lewis était un metteur en scène très sous-estimé, même si tout le petit monde de la critique, à juste titre d’ailleurs, s’accorde à saluer l’inoubliable « Docteur Jerry et Mister Love », relecture pop et foutraque du classique de Robert Louis Stevenson, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, à l’occasion duquel il tient à la fois le premier rôle, devant comme derrière la caméra.

Film éminemment représentatif de la personnalité du défunt ? Un peu, sûrement, puisque capable, à quelques années d’écart, de tenir à bout de bras son film maudit, « The day the clown cried » (1972), tout en panouillant, en 1984, dans le non moins maudit « Par où t’es rentré… on t’a pas vu sortir », du très oubliable Philippe Clair.

Dans le premier, il incarne ce clown interné dans un camp de concentration et qui tente de faire rire de petits enfants juifs avant extermination programmée. Ce film, qui préfigurait le très édulcoré « La vie est belle » de Roberto Benigni et le bouleversant « Effroyables jardins » de Jean Becker, causa un tel scandale que le film fut interdit de diffusion, avant d’être enterré à la Librairie du Congrès de Washington.

Dans le second, mis en scène d’un pied gauche distrait par Philippe Clair, expert en bidasseries et topless tropéziens, bienvenue dans la comédie pouet-pouet patahouète. La distribution donne le vertige : Jackie Sardou, Philippe Castelli, Marthe Villalonga et Sophie Favier. Soit la face Hyde du Jekyll venant de nous quitter. Mais bon, quelle rigolade, dans le registre du petit plaisir coupable et chafouin…

 

 

Pour mémoire, on préférera se rappeler l’émouvant hommage rendu par Jerry Lewis, le 2 février 1980, à Louis de Funès, salle Pleyel à Paris, alors que ce dernier recevait un César d’honneur pour l’ensemble de sa prodigieuse carrière. Eh oui, et c’est ainsi, snobé en son pays d’adoption, notre Fufu national était vénéré à Hollywood : Woody Allen le tenait pour un géant, ne comprenant pas pourquoi il n’était pas plus célébré en nos contrées, et Charlie Chaplin rêvait de lui donner la vedette de cet ultime film qu’il ne parvint jamais à concrétiser.

La vie est parfois mal faite.

En attendant, continue de bien tenir la rampe, Jerry !

 

 

 

1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 19:19

 

Mademoiselle Jeanne

Ou

Le bon goût français

(Nicolas Gauthier)

 

 

Il y a féminisme et féminisme. Les femmes qui se prétendent féministes et celles qui se contentent de l’être, sans forcément en faire toute une histoire. Jeanne Moreau, qui nous a quittés ce lundi, à 89 printemps, était à placer au rang de ces dernières.

On lui connaît deux maris. Le réalisateur Jean-Louis Richard, l’un des scénaristes de prédilection de François Truffaut, épousé en 1949, après qu’elle lui eut donné un fils, le seul qu’elle aura, époux dont elle divorce en 1951. Puis un autre cinéaste, l’Américain William Friedkin, The French Connection et L’Exorciste, c’est lui, marié en 1977 et dont elle se sépare en 1979. Avec Jeanne Moreau, l’amour durait toujours deux ans.

Les amants, en revanche, on ne les compte plus. François Truffaut et Sacha Distel. Georges Moustaki et Marcello Mastroianni. Pierre Cardin et Tony Richardson qui, pour ses beaux yeux, abandonne sa sublime muse, Vanessa Redgrave. Le tourbillon de la vie, en somme, titre de la chanson de Jules et Jim, le film de François Truffaut, par les soins de la belle interprétée, et qui nous conte le récit d’un… triangle amoureux.

 

 

Sa carrière, forte de plus de cent trente films. Du Dernier Amour, de Jean Stelli (1949) au Talent de mes amis, d’Axel Lutz (2015), c’est plus de soixante années de cinéma ; toute une histoire : la sienne et aussi un peu celle du septième art. Jeanne Moreau a tout joué, les prudes et les coquines, les douces et les atrabilaires. Pour donner un bref aperçu de l’étendue de son talent, qu’il nous soit permis de citer ces deux films, arbitrairement choisis par l’auteur de ces lignes : Gas-oil, de Gilles Grangier (1955), et Les Valseuses, de Bertrand Blier (1974).

Le premier est un film populiste où elle incarne une humble institutrice, petite amie du routier Jean Gabin. Des petites gens peut-être sans importance, mais qui savent prendre leur destin en main contre ceux qui viennent leur pourrir l’existence. Jeanne Moreau y est sublime de modestie et d’érotisme tout en retenue.

Le second est un autre film populiste, où elle campe une taularde s’offrant aux bras de deux vagabonds – Gérard Depardieu et Patrick Dewaere – qui, à leur manière foutraque, luttent contre une autre forme de conformisme ; à savoir le consumérisme giscardo-pompidolien. Jeanne Moreau y est inoubliable, de pudeur et d’érotisme déjà nettement plus débridé.

Dans ces deux cas de figure, deux portraits de femme libre. Jeanne Moreau, ce n’était pas que ça ; mais c’était aussi ça… Depuis son décès, les hommages pleuvent, certains de circonstance, d’autres plus sincères. À noter les deux plus idiots de la moisson, ceux d’Anne Hidalgo, maire de Paris, et de Marlène Schiappa, ministre du Tricot ou d’un bidule approchant, qui voient principalement en elle une figure « engagée » en général et pour les droits des femmes en particulier. Tout cela est d’un nigaud, sachant que Jeanne Moreau campait plus sur des positions « dégagistes » qu’« engagistes »…

 

Jeanne Moreau & Jean Gabin (Gas-oil)

 

À son crédit féministe ? S’être déclarée favorable à l’avortement pour des raisons sanitaires, un peu comme Simone Veil, d’ailleurs, et avoir demandé la libération des Pussy Riot quand elles étaient en prison. La belle affaire !

Bref, l’humanisme féministe à la Jeanne Moreau ou à la Françoise Sagan, c’était autre chose qu’aujourd’hui, triste 31 juillet, jour par elle choisi pour tirer son ultime révérence, et dont profite Lââm, piailleuse à casquette sur le retour et féministe de cités, milieu bien connu pour sa vétilleuse observance de l’amour courtois, pour exiger des patrons de TF1 qu’ils rebaptisent les Dix petits nègres d’Agatha Christie dont ils viennent de diffuser une nouvelle version.

Voilà qui aurait bien fait rire la défunte qui, dans les années cinquante, fut plus que proche des très sulfureux Roger Nimier et Paul Morand. Toute une époque, on vous dit ; pas la nôtre, il va de soi…