25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 22:01

 

Son nom était Moore, Roger Moore !

(Nicolas Gauthier)

 

Il y a parfois des défunts qui vous redonnent goût à la vie. Roger Moore en était, ne serait-ce que par son ineffable joie de vivre. Évacuons sa carrière d’acteur ; fournie, mais finalement des plus modestes.

 

 

Dans les sixties flamboyantes, Roger Moore démarre à la télévision, avec Ivanhoé, série dans laquelle il est plus Neuneu que Noé. Puis celle du Saint, inspirée par les livres du très agréable Leslie Charteris, dans laquelle, à défaut de faire des étincelles, il décroche au moins une certaine renommée internationale. Ensuite, Amicalement vôtre, feuilleton tout aussi aimablement crétin, qui permet à son alter ego, Tony Curtis, de relancer sa carrière tout en aidant celle de Roger Moore à prendre enfin son envol et de se glisser dans le Tuxedo si convoité de l’agent 007.

Le problème est que de tout cela, Roger Moore n’a que foutre. Dans ses mémoires éminemment hilarants, Amicalement vôtre, il se présente, d’une plume alerte, comme le touriste de sa propre vie. Exemple au hasard ? En pleine guerre froide, il est invité à une soirée aussi mondaine que californienne, là où des starlettes névrosées et des producteurs au bord de la faillite décident de convoquer une assistance un brin alcoolisée à prier en rond pour la paix dans le monde et la victoire finale contre les communistes assassins ; avec soucoupes volantes de Martiens bolcheviques en toile de fond.

Roger Moore s’invite à la ronde, priant, lui, pour que la prière s’arrête enfin, juste histoire d’aller vider, en paix, son douzième scotch et allumer un autre cigare.

 

 

Éric Leguèbe, l’un de mes défunts vieux amis et ancien critique cinématographique du Parisien, du temps où ce dernier était encore « libéré », se faisait une joie d’assister aux conférences de presse de ce James Bond d’un genre nouveau.

Permettez-moi de citer la chose de mémoire.

Question : Quelle dimension psychologique mettez-vous dans l’interprétation du héros créé par Ian Fleming ?

Réponse : Parfois, je peux mettre un smoking noir. Mais aussi, un jour d’audace, un smoking blanc.

Autre question : Et votre interprétation dans ce même rôle ?

Autre réponse : Voilà qui est fort intéressant… Vous avez raison et pour donner plus de profondeur à ce personnage, il m’arrive parfois de cligner de l’œil droit. Mais il peut également m’arriver de cligner du gauche.

Dernière question : Quel sens donnez-vous à votre carrière ?

Ultime réponse : Par principe, je choisirai toujours de jouer dans un nanar grassement payé au soleil des Caraïbes, que de participer à un possible chef-d’œuvre tourné en plein hiver à Varsovie.

Il est un fait que la carrière du défunt, à force de navets dans lesquels il montra une tête de play-boy aussi expressive qu’une courge, a tout du potager. Il en est un autre que cet acteur au talent des plus limités fit aussi le bonheur de ceux qui, jadis, étaient encore un peu jeunes. Époque durant laquelle 007, agent au service de Sa Très Gracieuse Majesté, pouvait boire des liqueurs d’homme comme s’il en pleuvait, tirer sur des havanes comme si sa vie en dépendait, tout en multipliant ces blagues sexistes qui, de nos jours et en nos contrées, vaudraient à tout un chacun bagne et galères. Oh… James !

Il n’empêche qu’à l’occasion de Vivre et laisser mourir, de Guy Hamilton (1973, et sublime bande sonore originale de Sir George Martin et Sir Paul McCartney), ce fut la première fois que l’agent 007 emmena une actrice noire (très gironde Gloria Hendry) au septième ciel ; audace qui valut à ce film d’être interdit en Afrique du Sud. Tout comme, dans Les Oies sauvages (1978), sous la houlette du vétéran Andrew McLaglen, il critiquait la politique d’apartheid de manière délicate, subtile et autrement plus pertinente que les aboyeurs antiracistes d’alors.

 

 

Pour le reste, ce gentleman, sexuellement maltraité durant sa prime jeunesse, mit le beaucoup d’argent et le reste d’énergie lui restant à défendre, en tant qu’ambassadeur de l’UNICEF, les plus démunis qui puissent être : les enfants malheureux.

Roger Moore, le meilleur des James Bond ? Non, loin s’en faut. Mais le meilleur des hommes ? Oui, à n’en point douter. « Alors, commander, votre vodka Martini, à la cuillère ou au shaker ? Servi au bar, sur le canapé ou directement au lit ? » « C’est vous qui voyez, My Lady », aurait sûrement répondu celui qui fut, à l’évidence, le plus élégant et nonchalant des anciens capitaines de la Royal Navy.

À la tienne, mon Roger !

 

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 17:17

 

Depardieu est grand !

Ou

L’ogre gaulois

(Nicolas Gauthier)

 

 

Gérard Depardieu ? 214 films au compteur… Qui dit mieux en nos contrées ? De cette imposante filmographie, retenons-en au moins trois :


Les Valseuses, de Bertrand Blier (1974). Il est un petit voyou au grand cœur, qui meurt (même si l’histoire ne le dit pas vraiment) dans un accident de voiture parce qu’il ne supporte plus la France consumériste giscardo-pompidolienne.


Uranus, de Claude Berri (1990). Il est un patron de bistrot aussi ivrogne que poète, qui finit assassiné par les résistants galonnés de la onzième heure, lui qui n’en peut plus de la bêtise de ses contemporains gaullo-vichyssois.


La tête en friche, de Jean Becker (2010). Un pauvre hère à moitié analphabète, mais transporté de bonheur, parce que la belle Geneviève Casadesus, à l’époque presque centenaire, lui apprend les joies de la lecture, ce qui ne l’empêche pas de souffrir de n’être point entendu des crétins de son village, encore plus idiots que lui.

 

Uranus

 

Gérard Depardieu, le plus français de nos acteurs, peut toujours se résumer – enfin, considérant que cet homme puisse l’être – à ces trois chefs-d’œuvre. Incompris ? Il l’est peut-être aujourd’hui plus que jamais.

D’où cet entretien accordé lors de l’actuel Festival de Cannes, à l’occasion duquel il affirme, devant des journalistes éberlués : « Nuit debout ou Assis sur la cuvette des chiottes, c’est pareil ! […] T’as des cons qui vont comparer ça à Mai 68, mais qu’est-ce que ça change ? Tout cela va se terminer avec la blonde ! » Quelle blonde ? Explications : « Il y a tellement de merde en France que c’est très difficile d’y faire sa place, puisqu’on vous prend tout. On prend tout, y compris aux plus pauvres, surtout aux plus pauvres […] On va se retrouver avec une Le Pen au cul ! »

 

La tête en friche

 

Il y a parfois du Léon Bloy chez cet ogre.

Ces propos iconoclastes n’ont rien d’un lendemain de cuite – d’ailleurs, Gérard Depardieu a arrêté de boire, « n’aimant plus l’ivresse », tel que révélé quelques jours plus tôt aux lecteurs du Parisien. Occasion de rappeler qu’aucun homme ou femme politique « ne trouve grâce à ses yeux », hormis Vladimir Poutine, évidemment : « Poutine, qui est si décrié, a donné aux Russes, à son peuple, la possibilité de retrouver leurs terres, de les travailler. C’est un homme intéressant, indépendamment de ce que les médias en disent. […] Il me donne des leçons de géopolitique. »

Lesquelles leçons amènent probablement Gérard Depardieu à assurer : « Je ne pense pas que nous soyons entrés dans une guerre de religion, mais les religions sont devenues politiques. C’est ce qui s’est passé avec Ronald Reagan et l’Arabie saoudite. Et comme Reagan a fait ami-ami avec l’Arabie saoudite, on sait maintenant que ce sont eux qui financent les choses… » Nous voilà donc loin de ce « Grand Journal » de Canal+ qui le fait tant « chier »…

 

Gérard Depardieu & Vladimir Poutine

 

Et à cette question un peu naïve d’un lecteur du Parisien qui lui demande si, à l’occasion de son dernier film, The End, il a « vraiment mangé des chenilles » et s’est retrouvé le corps « recouvert de blattes », cette seule réponse : « Oui, ça, je l’ai fait. Les chenilles, c’est bon. Les blattes, c’est très chiant parce qu’il y en a toujours une qui se coince à un endroit. Partout… dans le trou de balle, il y en avait une qui se glissait. Elle n’a pas survécu. »

Sans risquer un hasardeux parallèle entre blattes et tenants de la pensée dominante, on dira que Gérard Depardieu aurait comme tendance à survoler notre morose époque d’un anus désabusé.

Ce qui ne lui interdit pas, dans les églises, de réciter les plus belles pages de saint Augustin, son auteur favori.

Et c’est ainsi que notre Gégé national est grand, pour paraphraser, une fois de plus, notre cher Alexandre Vialatte.

 

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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 19:55

 

Humour et simplicité

Entretien

(Eric Libiot avec Gérard Depardieu)

 

 

À l'occasion de la sortie de Saint Amour, Gérard Depardieu a accordé à Studio Ciné Live, un entretien exclusif. Il y parle de cinéma, de sa carrière, de ses rencontres. Un grand acteur se dévoile avec humour et simplicité. Et quelques piques ici ou là...

Il est arrivé en scooter, nous a ouvert grand les portes de sa maison et a dit oui à tout. Aux photos ici, puis là, puis dans le jardin, puis pendant l'entretien; au changement de chemise sans râler, alors qu'on connaît des tonnes d'acteurs qui rechignent à juste remonter leurs chaussettes; au bavardage sur le cinéma à l'occasion de l'hommage que lui rend la Cinémathèque française et, surtout, de la sortie en salle, le 2 mars, de Saint Amour, de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Benoît Poelvoorde, road-movie viticole et poétique d'un père et d'un fils sur les routes de France. Simple, touchant, décalé, souriant.

Interviewer Gérard Depardieu est une vraie fausse entreprise à risques. Il faudrait craindre les éclats de voix, les provocations, les emportements, les moqueries, les départs intempestifs au milieu d'une phrase. Pas du tout. L'homme est bienveillant et s'installe facilement et tranquillement dans la conversation. Il faut juste savoir que tout est possible. Que les digressions sont nombreuses, que le coq passe à l'âne, que la rencontre s'apparente à un long fleuve plus ou moins tranquille. 

Depardieu parle du cinéma, de la vie, de Blier et de... Jason Statham. Installez-vous et laissez-vous porter par le fil d'une parole libre et simple, celle d'un homme qui raconte une époque et se raconte lui-même.

 

 

Nous allons parler cinéma, Gérard. Vous n'avez rien contre ?

Non, pas vraiment. Enfin, bon. On va voir...

Il n'y a pas très longtemps, vous m'aviez dit que l'exercice ne vous plaisait pas vraiment ?

Le cinéma, il vaut mieux le voir. Godard en parle bien. Moi, non. Maurice Pialat ne parlait jamais cinéma. Jean Renoir, lui, évoquait le passage du noir et blanc à la couleur lié au travail de peintre de son père; c'était très beau. Finalement, les gens qui font du cinéma en parlent peu.

Avec Pialat, vous ne parliez pas cinéma! ?

Non, jamais. Ce qu'il aimait bien, c'était causer technique, objectifs. On ne le sait sans doute pas assez. Maurice adorait imaginer des plans séquences, par exemple. Ce qui le fascinait, c'était tout ce qui pouvait arriver pendant que la caméra tournait. La magie du cinéma. L'émotion qui ne se travaille pas. Qui échappe à tout le monde. Tout ça capté par un objectif, une lentille, une sorte de caillou pour ainsi dire.

Pialat aimait aussi attraper le temps. Son cinéma est moins nourri de dialogues que d'émotions. C'est évident dans Sous le soleil de Satan. Dans À nos amours également. Les émotions viennent dans ce fatras qu'est la construction d'un plan. Ce que personne ne peut prévoir et qui se transforme en émotion.

C'est peut-être l'un des paradoxes du cinéma: la nécessité de maîtriser une technologie très pointue pour capter quelque chose de mystérieux.

Oui, et ce quelque chose, ce mystère, je ne le ressens plus vraiment dans le cinéma d'aujourd'hui. Tout semble trop calculé. L'autre jour, je regardais Le fugitif, avec Harrison Ford. Le film n'a pas pris une ride. Il y a un charme, une simplicité... Alors que les films récents sont parfois déjà vieux. Trop d'images. Des acteurs trop présents. Moi, j'aime bien Jason Statham. Il ne rigole jamais, il est d'un bloc. Massif, minéral. Il fait un cinéma pas prétentieux. J'aime Bruce Willis, mais il est dans le chewing-gum maintenant. Statham, c'est du brut.

Je suis toujours encombré par les attitudes et les mimiques des comédiens. C'est le résultat de l'époque dans laquelle on vit. On n'est plus habitué à voir de longs plans. Ce qui ne veut pas dire que le cinéma d'aujourd'hui est mauvais. Disons qu'il se contente de peu. Il n'y a pas longtemps, j'ai revu Jeanne d'Arc, de Dreyer. C'est terriblement théâtral, captivant vingt minutes, après quoi je passe à autre chose, mais tout de même quel talent dans le plan, le cadre, la photo... Ça a de la gueule.

Vous passez donc de Dreyer à Statham sans aucun problème ?

Staham est un comédien dreyerien. Les acteurs bougent trop aujourd'hui. On sait tout de leur personnage avant qu'ils balancent une réplique. C'est dommage parce que le film en pâtit forcément.

 

 

Observez-vous la façon dont jouent les acteurs ou essayez-vous plutôt de suivre l'intrigue ?

J'essaye de percevoir ce qui échappe au cinéma. Ce qui m'émeut. Une caméra qui traîne, un plan qui flotte. Le problème, c'est que je vois le travail. Je sais immédiatement comment le truc est fabriqué. Du coup, le plaisir disparaît. Je vois la place de la caméra, le top départ de la figuration, le réalisateur devant son combo... Il n'y a que les mélos que j'adore, des trucs mielleux, genre romans photos.

Y a-t-il des films que vous avez détestés récemment ?

Oui, American Sniper, d'Eastwood. Je n'aime pas ces films où chacun joue à la guerre. Je préfère regarder les infos.

American Sniper parle aussi des grands perdants du rêve américain. Ce n'est pas uniquement un film de guerre ?

Là, vous virez intellectuel...

Comme si vous ne l'étiez pas ?

Pas au cinéma, en tout cas. American Sniper est une façon naïve de voir la guerre. Tout ce dont j'ai horreur.

Mais c'est du John Huston, le rêve dézingué...

Huston, oui. Eastwood, non. Je le préfère quand il fait l'acteur chez Sergio Leone. Il y a une distanciation avec le western qui fonctionne. Dans le genre film de guerre, je suis davantage amateur de La ligne rouge, de Malick.

Ou, puisque vous parliez de rêve américain, de There Will Be Blood, d'Anderson. Là, oui. Question plaisir de cinéma, je suis servi. Les acteurs peuvent en faire des tonnes, ça ne me dérange pas. Daniel Day Lewis ou Paul Dano sont dans l'hystérie absolue. C'est l'Amérique, la vraie, la cruelle, non pas celle qu'on voit dans American Sniper. Celle-là est vulgaire, pornographique même...

La cinémathèque française vous rend hommage...

Oui, j'ai entendu ça...

Vous êtes au courant quand même ?

Oui, Costa-Gavras m'a demandé de venir présenter des films, j'ai refusé. Je n'ai pas envie. Le milieu du cinéma est devenu politique, ça m'emmerde. Ils veulent me rendre hommage, je ne peux pas les en empêcher puisque je suis un personnage public, mais je n'ai pas du tout envie d'y participer. Ça me gonfle. Quand le cinéma arrêtera de se cirer les pompes, on verra. J'ai tourné dans deux cents films, je n'ai pas besoin de la cinémathèque. Les expositions de Renoir ou de Truffaut qu'elle a organisées étaient très réussies. Il vaut donc mieux être mort pour y aller.

Est-ce aussi parce que vous n'aimez pas regarder en arrière, vos films, votre carrière ?

Non, ce n'est pas ça. Je n'aime pas beaucoup revoir mes films, mais ça va. Le Chabrol par exemple, j'aime bien. Quand je revois Bellamy, il n'y a plus d'acteurs. Il y a un personnage: Chabrol. C'est un cinéma qui se regarde comme on lit un roman de Simenon. C'est simple. Intelligent. Chabrol fait partie de ces gens qui ne démodent pas le cinéma. Les histoires sont là, les acteurs ne chargent pas trop, il y a de la bonhomie séduisante.

Comment vous regardez-vous à l'écran ?

Je regarde surtout les autres et j'écoute une histoire. Ça passe par l'émotion. Mais je peux être ému par le personnage que j'interprète. Dans Cyrano de Bergerac, il y a des moments incroyablement émouvants. Aussi parce qu'il y a un cadre, un décor, et surtout une langue.

Et un acteur...

L'acteur, il peut faire ce qu'il veut, regardez dans les films de Godard...

Je ne parle pas de Godard, je parle de vous. Vous n'êtes pas mauvais dans Cyrano...

Il est difficile d'être mauvais dans Cyrano de Bergerac. Même Torreton est bon.

N'est-ce pas de la fausse modestie ?

Non, c'est vrai. On peut gesticuler comme Belmondo le faisait au théâtre, n'empêche que les mots de Rostand arrivent, touchent et s'arrangent avec la musique intérieure de chacun. Comme chez Rilke ou Bernanos.

Vous arrive-t-il de vous juger ? Tiens, là je suis bon, là, beaucoup moins...

Non, je ne suis pas suffisamment intéressé ni à ma personne ni au cinéma. Ce que j'aime dans un film, ce sont des moments. Il en faut six ou sept par films et ça me va.

 

 

Tout ce qu'on a pu écrire sur vous: « Un monstre de cinéma », « le plus grand acteur du monde », « il y a un avant et un après Depardieu », « il a révolutionné le jeu d'acteur ». Ça vous amuse ou ça vous intéresse ?

C'est lourd.

Lourd à porter?

Non, lourd dans le sens vulgaire. On parle davantage de moi quand je pisse dans un avion... Bon, ça fait un tout. C'est un mélange avec la vie qu'on me prête. Je veux bien entendre que de là où je viens, cette vie est surprenante. Que les mots que je dis puissent émouvoir les autres. Sans fausse modestie, quand on est dans la lumière et quand on est à ce point protégé, on ne va pas, en plus, se gargariser de compliments. Jouer la comédie, c'est le seul métier où on fait des hold-up sous protection de la police.

C'est bien résumé. Mais vous avez quand même une belle carrière. Vous passez de Duras à Zidi, de Godard à Sautet. Elle vous plaît cette carrière ?

J'ai une chance inouïe d'avoir rencontré tous ces gens sans forcément les comprendre et de faire partie de leur aventure artistique.

Sans les comprendre: c'est-à-dire ?

Parfois, Marguerite Duras était un peu ailleurs. Un jour que nous tournions Nathalie Granger, elle m'a dit: « Je vais changer ma raie de côté et je pense que ça aidera le personnage. » Elle se recoiffe et me demande comment elle est. Parfaite. Et on a rejoué la scène. Je n'ai pas vraiment compris mais ça m'a plu. Avec Bertolucci aussi, c'était une aventure. On a tourné pendant quinze mois.

Vous rendiez-vous compte que vous participiez à un film singulier ?

Oui, mais ce qui m'énervait le plus, c'était de parler anglais. Je ne comprenais rien à ce que me disait le coach. J'ai fini par y arriver. Mais je parle mieux l'anglais quand je le lis. Ou quand je l’entends à l'oreillette et que je le répète. Je suis plus musicien qu'acteur, finalement.

Voilà pourquoi vous utilisez une oreillette...

Elle ne me donne pas la note mais la partition. Après, c'est une question de respiration et de rythme.

Pour vous avoir vu sur un tournage avec vos fiches de dialogues étalées partout, vous avez une façon incroyable de lire un texte et de le restituer comme si vous l'inventiez sur le moment. Comment faites-vous ?

Beaucoup d'acteurs essayent mais n'y arrivent pas. Lire le texte, ce n'est pas être fainéant. Quand je tombe sur un type comme Blier, maniaque de la virgule, ce qui me va parfaitement, car je déteste l'improvisation, eh bien, je préfère lire mes dialogues pour ne rien oublier. Pour Cyrano, c'est autre chose: on a eu trois mois de répétition et le texte a le temps de rentrer. Dans ce genre de pièce, c'est le rythme des autres qui te donne le tien. Les vers à douze pieds, c'est magique. Pour un mec assoiffé comme moi, avoir douze vers à pied, c'est une régalade...

Donc cette oreillette...

J'ai fait ce métier pour ne pas travailler. Au final, j'ai travaillé trois fois plus que n'importe qui. J'ai d'abord dû me faire comprendre des autres, moi qui étais incapable d'entendre, donc de parler. J'ai découvert les mots et mon appétit était gigantesque. Les classiques du théâtre m'enchantaient. J'ai toujours été très sensible au texte et à la ponctuation.

Vous disiez que ce n'est pas la fainéantise: mais c'est quoi ? Vous vous sentez plus juste ?

Avec l'oreillette, je regarde les acteurs dans les yeux. Ce qui les trouble parfois, d'ailleurs. À tel point qu'ils en oublient le texte. Alors, j'évite de les regarder et je parle ailleurs.

Ils ont peur que vous les jugiez ?

Je ne sais pas, mais ça les trouble. Un acteur qui sait son texte, c'est fragile. S'il veut aussi le vivre, ça devient compliqué. J'imagine que le regard de l'autre l'empêche de le vivre justement. Au théâtre, j'ai joué Home avec Michael Lonsdale. Un soir, il s'est amusé à jouer en fermant les yeux. J'ai été incapable de me souvenir de mon texte.

Dans une autre pièce, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition, de Peter Handke, j'ai tellement fermé les yeux que je me suis endormi... J'ai été réveillé par le silence. Mes partenaires étaient furibards. J'ai attendu, j'ai pris le temps, et j'ai recommencé à parler. Personne ne s'était rendu compte de rien vu que dans la salle, ça dormait aussi...

Vous avez tourné sept films avec Bertrand Blier. Est-ce un hasard si c'est avec lui que vous avez le plus travaillé ?

Bertrand faisait respirer le cinéma. Ça me plaisait. Il a une patte, une écriture et une grande maîtrise technique. Son esprit me touche. Caustique, émouvant. Il y a une souffrance pudique chez lui. On l'a traité de misogyne, il ne l'est évidemment pas. Regardez Trop belle pour toi. Mais il en a souffert. Comme Pialat. On l'a traité de tous les maux. Maurice, c'était un peintre. Il était coupé du monde. Une perpétuelle insatisfaction de son travail qui pouvait se traduire par un comportement très cru. 

Comment aimez-vous être dirigé ?

Je n'ai pas vraiment besoin d'être dirigé, en fait. Selon l'objectif, la lumière, la direction du rail de travelling, je sais exactement comment va se dérouler la scène. Donc, je sais comment la jouer. Je le fais malgré moi. J'ai appris ça très tôt, car j'ai toujours été curieux de tout. Quand on sait ces choses-là, on perd moins de temps.

La dernière fois qu'on s'est vus, vous m'aviez dit avoir tourné Les valseuses sans vous rendre compte que le film était nouveau et provocant. Difficile à concevoir quand on voit ce qu'était le cinéma français à l'époque.

On ne savait pas du tout ce que le film allait donner. On était loin de penser au succès. Avant, dans le même état d'esprit, il y avait eu Easy Rider et La vallée, de Barbet Shroeder. Deux histoires de défoncés. Qui ont vieilli, d'ailleurs. Les valseuses, c'est l'histoire de deux types qui veulent du cul. Rien ne me surprenait parce que j'avais vécu ça tous les jours chez moi. Il y a du sexe, mais il est très libre. La petite Huppert, elle dit « merci pour tout » après avoir couché avec Patrick [Dewaere] et moi. Elle n'a d'ailleurs jamais été aussi bonne que dans ce « merci pour tout ». Il n'y a pas beaucoup de gamines qui peuvent s'exprimer ainsi. C'était l'aube d'une grande actrice.

Jeanne [Moreau] aussi était sublime. Ce qui n'est pas toujours le cas. Je vous rassure, moi aussi je fais parfois n'importe quoi. Les grands films, c'est une alchimie étrange qui lie les acteurs, le scénario, la mise en scène, l'époque... Les personnages sortent de l'écran. Dans Saint-Amour avec Benoît [Poelvoorde] et Vincent [Lacoste], il se passe la même chose. Ces deux-là sont des natures. Ils n'ont pas de tics. Benoît se donne à 150%. J'ai même parfois peur pour lui, comme les gens ont pu avoir peur pour moi lorsque je donnais l'impression de déborder.

 

 

Les années 80-90 sont magnifiques, vous enchaînez les grands films. Les années 2000, en revanche, ne sont pas terribles. Baisse de qualité très sensible.

Je passais mon temps dans les avions. Je servais de go-beetwen pour les affaires des uns et des autres. J'allais à Cuba voir Fidel Castro qui avait adoré Danton et Vatel. J'avais fait cent cinquante films et pas des daubes. J'ai gagné des prix et des emmerdes. Pendant ces années, j'ai appris à connaître le monde la finance. Encore des rencontres.

Entendre que Depardieu était perdu pour le cinéma français...

Je m'en foutais complètement.

Comment êtes-vous redescendu sur terre ? Vous semblez reprendre votre carrière en main depuis quelques temps.

J'ai repris, oui, mais sans être payé pour ne rien devoir au fisc français. J'ai fait The Valley of Love gratuitement. Je touche si le film marche.

Pourquoi acceptez-vous de tourner dans une série télé comme Marseille ? 

J'avais vu le film d'Emilio Siri, Ennemis intimes sur la guerre d'Algérie. Le gars m'intéresse. J'ai lu un épisode de la série; c'était bien. Le projet a mis du temps à se finaliser. Je n'en avais plus entendu parler parce que la production pensait que je n'étais pas gérable sur un plateau...

On vous voit ainsi ?

Oui, c'est bizarre hein ? Bref, j'ai lu l'ensemble, c'était toujours bien. Le tournage a duré trois mois. J'ai vécu à l'hôtel. J'aime de plus en plus vivre à l'hôtel.

Pourquoi cette image de personnage ingérable ?

Je ne sais pas. J'ai dû l'être à une époque. Je me suis trouvé ingérable moi-même. Quand je buvais beaucoup. Mais j'ai toujours tenu mes engagements et mes rôles. Sur Le choix des armes, Montant m'a engueulé parce que j'avais tourné une scène alors que j'étais saoul. C'était la nuit et la nuit, à l'époque, je picolais. On l'a retournée de jour, c'était beaucoup mieux.

Delépine et Kervern, avec qui vous avez tourné Mammuth et Saint Amour, sont des types qui doivent vous plaire: libres, anars...

J'avais beaucoup aimé jouer dans Mammuth. Je comprends l'esprit Groland, dont ils sont issus, mais je n'y adhère plus. On se fout de tout. Ça m'énerve.

Pourquoi avez-vous retourné avec eux, alors ?

J'étais content de tourner avec Benoît. C'est un être humain magnifique. Honnête, à vif, cultivé. Il connait la douleur mais il ne l'étale pas. J'avais envie de retravailler avec lui après L'autre Dumas. Et avec mon petit Lacoste que j'aime aussi beaucoup.

Que va-t-il se passer en 2016 ?

Je tourne avec Erik Zonca un polar à côté de Romain Duris. Puis, le film de Fanny [Ardant], parce que c'est Fanny et ça me suffit. Puis dix jours de tournage avec Huppert sur le prochain Serge Bozon. Pour l'instant, c'est tout.

Pensez-vous revenir à la mise en scène ?

Ah non. Ça m'emmerde. Moi, sur un plateau, je peux tenir une cantine et éviter les tensions sur un tournage. Je suis très gérable. Qu'on se le dise!...  

 

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