19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 17:12

 

Nouvelles du futur

Ou

Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

06 - Le siècle du calcul

07 - Déshumanisations

 

Le siècle du calcul est celui de la déshumanisation du monde.

Accélérée au cours du XXe siècle, la transformation industrielle du monde a engendré un univers d’abondance pour ses consommateurs et symétriquement, le cadre de leur déshumanisation progressive en qualité de producteurs.

Tous, ou à peu près, se sont retrouvés placés au service de machines. En définitive, toutes les classes sociales, dans tous les aspects de leurs existences, ont été affectées par un asservissement progressif à la métamachine, en même temps que celle-ci se formulait en tant que telle. Si cette servitude s’est généralisée après 1991 à l’échelle planétaire, elle avait débuté plus d’une génération auparavant du côté occidental.

Motif pour lequel la durée décisive de cette métamorphose, qui exigea ici près de soixante-dix ans, fut accomplie partout ailleurs en une vingtaine d’années : l’efficacité des méthodes pertinentes avait été bien établie !

 

Taylorisme & Fordisme

 

En effet, pour servir les nécessités productivistes d’un monde formulé en métamachine, et en même temps que l’occident achevait le transfert des savoir-faire originels aux machines, il fallut refonder les méthodes de production connues depuis les prémices des sociétés industrielles jusqu’au début des années 1920. L’outil avait à imprimer sa marque aux corps.

Au long du siècle précédent, les machines étaient plutôt sagement restées un levier de puissance pour des communautés d’hommes produisant des objets. Après les années 1920, la donne changea du tout au tout. L’invention du travail à la chaîne et l’organisation scientifique du travail, imaginées par le taylorisme, mirent les hommes au service exclusif d’un outil industriel. C’est cette transformation déshumanisante des modes de production qui sera amplifiée par la révolution informatique des années 1960, puis accélérée lors des années 1980-1990.

 

Taylorisme

 

Cette métamorphose eut quatre conséquences principales :

01 - l’acte de production a été vidé de sa substance : depuis lors, on fabrique des pièces impliquant des fractions de produits, qui ne nécessitent aucune véritable qualification.

02 - les travailleurs sont asservis à la chaîne productive, aussi bien par la tâche que par son rythme. Avec la répétition cadencée d’actes normés, c’est l’homme qui s’adapte à la productivité de la machine, plutôt que l’inverse.

03 - les ouvriers n’ont alors plus fabriqué que des composants. C’est-à-dire que, fonctionnellement, la fabrication des objets a en fait été déléguée à la chaîne de production.

04 - et cette chaîne, aujourd’hui presque robotisée, fabrique bien davantage que ses opérateurs humains, qui ne sont plus très loin d’avoir à son égard un statut de livreurs. Dans les pays occidentaux, cet asservissement n’a été limité que par la loi, qui a fixé les âges et durée légale du travail, les normes de ses conditions sanitaires, ainsi que les règles régissant les relations de subordinations hiérarchiques.

En dépit de ces réglementations, les producteurs passent encore la moitié de leur vie éveillée au sein d’organisations pouvant fonctionner J-7 / H-24, et restant fondamentalement abrutissantes. Et cette conséquence n’a jamais été une découverte, à proprement parler.

Depuis des milliers d’années, et la question fut même théorisée dans la Chine antique par exemple [1], on sait que l’un des moyens les plus sûrs d’abrutissement d’un être humain est de le contraindre à la répétition cadencée d’actions prédéterminées. Charlie Chaplin, dans Les Temps Modernes, film où il montra l’absurdité de la vie d’usine, n’aura fait que redire à l’époque contemporaine (1936) ce qu’on savait depuis toujours. 

 

Les temps modernes de charlie chaplin

 

Cette déshumanisation organisationnelle n’a pas simplement affecté les ouvriers des chaînes de production.

Au fil du temps, les classes intellectuelles, fonctionnelles et dirigeantes, ont pareillement été asservies. Dans cet univers productiviste en effet, l’essentiel de leur tâche consiste moins à s’occuper des objets fabriqués (qui ont été normés) et des ouvriers (qui ont été mécanisés), que de surveiller et de contrôler les processus de production, d’expédition, de vente, ainsi que leurs conformités à des objectifs prédéfinis.

Une activité qui a été conduite en utilisant toujours plus de procédures et d’outils informatisés, depuis les années 1980 en particulier. C’est-à-dire des machines industrielles qui sont simplement d’un autre type, puisqu’elles ne traitent que des informations. Nul doute que cette activité chiffrée produit du calcul utile. De la rationalité, de la compréhension et de l’efficacité pour des outils industriels dont la complexité est allée croissante, à la mesure des progrès techniques accomplis.

Néanmoins, les outils et procédures que les classes dirigeantes utilisent se sont inscrits dans des méthodes d’alimentation productiviste similaires à celles qui asservissent les ouvriers aux chaînes des productions industrielles.

 

Outils et procédures

 

Ensuite, l’effet de ces dispositifs fut de médiatiser le rapport au monde de ces classes dirigeantes, déshumanisant par-là leur relation aux choses et aux autres.

Ces outils et procédures ont également engendré une mathématisation croissante de la réalité qui est devenue, pour ses usagers, la vision la plus courante et la plus fiable du réel. Et en même temps, l’autorité que porte le chiffre les a conduits à se voir déposséder d’une réelle autonomie de pensée et de décision : ce sont des ratios qui déterminent le plus souvent ce que les classes dirigeantes doivent penser et faire. Quand bien même, et le cas est devenu courant, où la mathématisation du réel ne rend pas compte de la complexité des raisons d’une situation, qu’elle en produit une vision erronée ou tout simplement inexistante.

Le chiffre a toujours produit plus de constats que d’explications, et il est en outre plus manipulable que le réel. Si fortement qu’il peut suggérer des visions des choses qui n’existent pas en réalité, ou dont le fonctionnement réel est très différent. À en faire un maître, on perd toute vision sensible des choses sur tous les sujets [2].

C’est précisément ce qu’induisent la tâche et les outils des classes dirigeantes dans la métamachine. Finalement, leur travail abstrait a pour principale conséquence de déréaliser leur perception du réel. Cette vie abstraite peut d’ailleurs occuper la quasi-totalité de leur temps de travail. Il s’agit alors de personnes chargées de tâches de gestion et d’analyse, ou de traders sur les marchés financiers dans les cas extrêmes.

 

Calculateurs et statistiques

 

Eux, ils n’ont presque plus aucune idée concrète des choses et des gens intégrés aux produits financiers qu’ils achètent et vendent. D’autant moins qu’aujourd’hui, 40 à 60 % de leurs transactions sont réalisées automatiquement par des robots informatiques [3] (le reste relève de planifications stratégiques, ou bien de comportements de joueurs, des activités tout autant abstraites).

Déjà intrinsèquement déshumanisante, cette médiation et cette mathématisation croissante du réel se sont ajoutées aux fonctions de surveillance et de contrôle. Cette conjonction acheva de transformer les classes dirigeantes en gardiennes d’organisations concentrationnaires au fond des choses, dont elles ont été elles-mêmes les victimes.

Ce processus de déshumanisation propre aux sociétés consumériste est donc circulaire : il a démarré par ses opérateurs productifs, avant de se retourner contre leurs dirigeants. Encore que beaucoup n’en soient pas tout à fait conscients. Entre les outils, les procédures, et leurs médiations en écran, on comprend mieux comment, dans les grandes organisations en particulier, des dirigeants peuvent prendre des décisions pénibles envers leurs employés, sans parfois se départir d’une indifférence qui n’est pas feinte. Avec la certitude tranquille, qui plus est, de toujours agir avec pertinence.

Cette situation aujourd’hui banale ne fait que mettre à jour la disparition, chez beaucoup des gestionnaires de la métamachine, d’une perte du sens commun, ou de celle du réel sensible. Si bien que, très souvent, ce qui les caractérise est qu’ils ne savent plus de quoi ils parlent ni à qui ils s’adressent. Ici, on touche à l’un des tabous des classes dirigeantes contemporaines. Alors que leurs membres ont tout l’air d’être surinformés et sûrement très compétents, beaucoup d’entre eux ne sont, en réalité, guère plus informés des activités concrètes qu’ils dirigent que ne le sont les standardistes qui les accueillent aux portes de leurs bureaux.

Certes, ces managers disposent de bien d’autres aptitudes sociales, relationnelles, mondaines et conceptuelles, mais celles-ci ont souvent peu de relation directe avec les métiers dont ils sont censés s’occuper… 

 

Multinationales

 

Ces décisionnaires ont d’ailleurs eu toujours moins l’occasion de s’en tenir régulièrement au courant, depuis que la « mondialisation » a accéléré l’extraction des centres décisionnels des lieux productifs, ainsi que leur éloignement à des milliers de kilomètres parfois. Et que, symétriquement, leurs entreprises ont très souvent délocalisé leurs productions. Une entreprise sans objet est aussi une entreprise essentiellement abstraite, dont les dirigeant ont pour occupation première de gérer des règles, des relations et des gens, ce qu’on appelle faire de la politique, ou de faire semblant d’y pouvoir. Puisque, pour une large part, ce sont encore et toujours les règles de la métamachine appliquées localement qui dictent ce qu’il convient de faire.

Une image permet de dire ce qui passe alors à l’égard des centres productifs où s’invente une bonne part de la richesse réelle du monde : la myopie est un trouble de la vision lié à sa qualité, mais aussi à la distance qui sépare de l’objet observé [4]. Et depuis 1991, cette distance n’a cessé de s’accroître, comme la séparation déréalisante qu’elle a induite.    

Alors qu’autrefois, entre les patrons et leurs ouvriers, la promiscuité était banale, autant dans les lieux de production que de vie quotidienne. Ce qui n’était pas pour rien dans la compréhension que les premiers avaient des préoccupations des seconds, mais également dans le respect, plus ou moins explicite, qui pouvait alors s’instaurer entre eux. Et c'est aussi cette proximité qui obligeait ces patrons à une morale publique : on était « connu » et, par conséquent, soucieux de ses actes, à la surface des choses a minima.

Quoi que furent l’hypocrisie de la bourgeoisie capitaliste et celle de ses cadres, qui n’en manquèrent jamais pour masquer aux regards des classes dominées la réalité de leurs mœurs et de leurs intérêts (une bonne partie de la littérature du XIXe siècle est d’ailleurs consacrée à ce thème). 

 

Multinationales

 

Ce rappel n’a rien d’une nostalgie, car pour finir sur ce point, on doit signaler que la déshumanisation des classes dirigeantes a également procédé d’un phénomène générationnel, et plus précisément éducatif. Depuis vingt-cinq ans en effet, il est frappant de voir comment des générations entières d’aspirants dirigeants ont été poussées à des études avancées, pour finalement former les bataillons d’une mathématisation du réel.

Les disciplines scientifiques, où la réflexion sur le réel était enseignée à l’état « pur et parfait », ont été par-là asservies à des ambitions aussi fantasmatiques que viles, telle que la spéculation financière la plus trouble.

Ainsi, si l’école mathématique française est de longue date l’une des plus réputées au monde, elle se retrouve aujourd’hui à surtout servir la programmation des robots spéculatifs qui animent les places boursières ! Et l’endroit exact où la métamachine a trouvé son expression achevée…

On voit par-là que la déshumanisation de l’univers productif relève d’un effet général de système propre au siècle du calcul.

 

[1] - Par Han Fei Zi, philosophe chinois mort en 233 avant J.-C., promoteur d’un État autoritaire et d’un asservissement des populations à la terre, pour placer sous contrôle leurs velléités d’affranchissements. L’Empire ottoman (1299-1934) disposait d’une philosophie similaire, derrière sa tolérance apparente. Avec pour effet d’inhiber tout progrès scientifique et technique. Ainsi, le monde arabe s’étiolera, alors qu’entre le VIIIe et le XIIIe, il avait été l’une des sphères les plus avancées du monde dans la plupart des disciplines.

[2] - C’est ainsi qu’en 2007-2008, une bonne partie de la finance internationale a découvert que ses placements garantis étaient, en fait, un tas vérolé de non-valeurs. Des hybrides douteux, qui avaient été certifiés par des modèles mathématiques, dont le caractère approximatif était connu, sans même parler de leurs falsifications intéressées si fréquentes.

[3] - Par les procédures algorithmiques du trading haute fréquence, où des progiciels réalisent en une seconde des milliers d’ordres simultanés d’achats/ventes de titres financiers.

[4] - On connaît une série d’histoires amusantes où des entreprises déficitaires filiales de grands groupes sont subitement devenues rentables après les avoir quittés. Lorsque, par exemple, l’Italien Fiat est sorti du giron de l’Américain General Motors (GM) et a relancé la Fiat 500 juste après, son succès fut aussi rapide que mondial. Ce que les dirigeants d’un GM ruiné n’avaient certainement pas prévu…

 

Suite au prochain numéro

Un village global ?

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28 juillet 2015 2 28 /07 /juillet /2015 12:42

 

Nouvelles du futur

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Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

06 - Le siècle du calcul

 

Le siècle du calcul est la transformation achevée du monde en métamachine.

Dans l’ensemble, il s’agit d’un organisme artificiel, un exosquelette mécanique, dont la prospérité a été fondée sur sa capacité à bouleverser rapidement, ou à détruire, les cultures humaines préalables à son avènement, afin de les reformuler selon ses impératifs.

Ce que la culture industrielle et consumériste a en effet produit est un monde urbanisé dont les populations ont été déracinées, par le corps et l’esprit, des cultures paysannes et artisanales dont elles provenaient [1]. En moins d’un siècle en effet, ce sont les modes de vie et de pensée issus des quinze derniers siècles qui auront été largement balayés, si l’on prend pour point de référence la déchéance de l’Empire romain, qui était un autre monde.

 

La France rurale en 1960

 

Ce déracinement a commencé au XVIIIe siècle, dans les lieux de productions des villes industrielles, là où l’ancienne culture des métiers fut transférée aux machines. Puis, il a été achevé par la mise en place de la métamachine consumériste (1920 - 1960) qui, depuis une génération, ne cesse de grandir au travers de ses extensions informatiques et informationnelles. Le saut décisif dans sa progression s’est produit lors des deux dernières décennies du XXe siècle, sous la poussée d’une conjonction de phénomènes : libéralisation des marchés, ouverture des frontières, déchéance du monde communiste, conversions capitalistes de l’Europe de l’Est et de l’Asie, financiarisation des économies, instauration de zones intégrées (Union européenne, Alena, etc. ; bientôt un Traité Transatlantique ?), nouvelles technologies de l’information, promotion de la « mondialisation », etc.

Une somme de faits et d’évolutions qui parlent ensemble de la constitution d’un monde désiré uniformisé (D’abord sur le plan socioéconomique, mais peut-être que plus tard, ce sera aussi sur le plan socioculturel ?).

Au cours de cette mutation explosive par sa diversité et son échelle planétaire, l’expansion des outils informatiques a été la cheville ouvrière du déploiement de la métamachine d’origine occidentale, mais pas simplement.

 

Libéralisation des marchés

 

Un outil stratégique est en effet l’incarnation des intentions de son employeur, comme il est l’expression préalable de ses buts. Avec la Nasa, les Américains annoncèrent leur volonté de dominer le monde, ce qu’ils accomplirent dix ans plus tard en allant sur la Lune (1969) ; le IIIe Reich ne pouvait se lancer dans ses Blitzkrieg sans ses panzers et ses stukas ; en coulant sa marine extraordinaire au XVe siècle, la Chine annonçait qu’elle se repliait sur elle-même, etc.

Ainsi, alors que la métamachine déployait et intégrait ses systèmes organisationnels et informationnels à l’échelle du monde, elle insérait complètement celui-ci à son projet consumériste, comme à ses modalités de fonctionnement. Presque tous les territoires et leurs activités ont été reliés, articulés et puis synchronisés par-dessus les frontières des nations.

C’est d’ailleurs à cette époque que de nouvelles formes d’organisations matricielles d’entreprises et d’administrations ont été jetées comme des filets sur la terre afin d’achever son quadrillage. Même les États, traditionnellement moins préoccupés de productivité, n’ont pas échappé à cette intégration informatique et organisationnelle de leurs affaires internes [2].

Au tournant du IIe millénaire, l’explosion des technologies de l’information (téléphonie, Internet, systèmes d’information, etc.) renforcera l’emprise de la métamachine. Elle permettra de relier les chaînes de valeur d’un bout à l’autre de la planète et de les articuler en temps réel. De la matière première à l’acte d’achat du produit fini, en passant par le financement à crédit de cet achat, jusqu’au réapprovisionnement en matière première, afin de reproduire le cycle production - distribution/promotion - consommation.

Et au cœur de ce processus d’expansion de la métamachine, les systèmes bancaires et financiers ont mis à disposition ou injecté le carburant nécessaire à ses progrès, l’argent - sous forme de dette ou de capital. Voir, Partie III.

 

Les chaînes de valeur

 

À propos de cette métamorphose spectaculaire, on doit signaler qu’un événement en particulier fut déterminant : la déchéance du communisme et celle, en particulier, de l’URSS en 1991. Jusqu’à cette date en effet, le monde soviétique (1917 - 1991) avait de sa seule existence, et du fait de son développement socioéconomique, constitué un contrepoids puissant à l’expansion d’une culture consumériste, ainsi qu’à l’appareillage machinal qui le soutient. Quoi qu’on pense par ailleurs de cet univers, dont le caractère déshumanisant est une affaire entendue pour l’essentiel. Voir remarque II, hommage aux Soviétiques ?

On est donc conduit à penser que l’époque actuelle a véritablement débuté en 1991. Cette année-là, cinq décennies après l’anéantissement du IIIe Reich, une deuxième forme de déshumanisation directement totalitaire a pris fin, et ouvert une nouvelle époque. Sous ce rapport, il est inexact de prétendre que le XXIe siècle a pu naître sur les ruines des attentats du 11 septembre 2001. Cela procède d’une vision émotionnelle ou intéressée de l’Histoire, américano-centrée, qui ignore quatre faits établis, ou qui veut les ignorer.

Le premier est que ces attentats sont la conséquence de l’action américaine dans le monde depuis le début des années 1980 : les attentats de 2001 en sont le résultat direct.

 

1991 Fin de l'URSS

 

Le second est que leurs auteurs furent impliqués dans la défaite soviétique en Afghanistan (1989). Une déconfiture qui sera le dernier acte de cet Empire, directement provoquée par l’implication des USA dans ce conflit [3], le temps d’obtenir la victoire (ensuite, ils abandonnèrent le pays pour le laisser, un temps, sombrer dans l’Islamisme radical).

Le troisième est que cet affaiblissement de l’URSS provoqua le basculement de sa zone d’influence, l’Europe de l’Est, dans le camp occidental. Une région que l’URSS avait largement soutenue et financée, et ce à quoi elle devra renoncer après 1991 et la catastrophe de Tchernobyl - un drame qui acheva de couler l’économie soviétique, décadente depuis le début des années 1980. Or, sans sa zone d’influence, le communisme soviétique, isolé et moribond, ne pouvait plus prétendre à se poser en alternative du consumérisme occidental.

Enfin, si dix ans auparavant (en 1982 - 1984), la Chine avait pris les devants en sortant progressivement d’un modèle socioéconomique strictement communiste, il s’agissait alors d’un pays sous-développé, tenu largement à l’écart des affaires du monde, qui cherchait une réponse à son impasse.

Un cul-de-sac similaire à celui que les Soviétiques constataient pour eux-mêmes, mais qu’ils ne parvinrent pas à dépasser.

Par conséquent, la véritable césure de l’époque contemporaine est bien intervenue de part et d’autre de la chute de l’URSS et de celle de son régime déshumanisant. Ensuite, la métamachine d’origine occidentale allait prendre le relais, dominer le monde et, par l’esprit de calcul qui l’anime, conduire à la victoire d’une déshumanisation généralisée d’un autre type.

L’époque actuelle, commencée en 1991, peut être en effet comprise sous ce rapport d’une déshumanisation amorcée un siècle et demi plus tôt, et qui est aujourd’hui en voie d’accomplissement.

Un temps que nous appelons : Le siècle du calcul.

C’est-à-dire celui du mariage de l’outil et de l’esprit de calcul. Puisqu’une époque se définit par son inspiration, qui est en réalité l’exacte inversion de sa préoccupation affichée [4] : aujourd’hui, le plaisir est énoncé comme l’obsession des contemporains plongés dans le consumérisme, mais ce qui l’inspire en réalité, ce sont les calculs de la métamachine. 

 

Afghanistan (1989)

 

[1] - En Occident, ce basculement a été réalisé au début des années 1960 : 50 % et plus des populations ont commencé de vivre en milieu urbain. En 2050 et pour le monde, cette proportion est estimée à 85 %.

[2] - En France, les projets d’informatisation massive ont débuté par la loi du 6 Janvier 1978, portant sur un système de traitement des données fiscales et sociales dénommé par cet acronyme indécent : SAFARI… Le journal Le Monde en a fait un scandale, et le texte a dû être amendé. In fine, tout a pourtant eu lieu.

[3] - Sous l’impulsion du député Charlie Wilson (1993 - 2010), représentant démocrate du Texas au Congrès des États-Unis. Il organisa, à partir des années 1980, le transfert de fonds secrets de la CIA vers la résistance afghane, au travers des services secrets pakistanais (ISI) qui servirent d’écran. L’opération consista notamment à l’achat d’armes destinées à abattre des hélicoptères russes qui causaient de lourds dommages à cette résistance. Le coût de programme colossal a été estimé jusqu’à 20 Md$.

[4] - Le Moyen Âge, prétendu sombre, fut en réalité lumineux d’intelligence. La Renaissance signa la mort des cités-États, mais vit la naissance des nations. Le XVIIe siècle fut celui des guerres de religion, en miroir d’un développement extraordinaire de la pensée. Le Siècle des Lumières fut, en pratique, celui des grands troubles. Enfin, si la période courant de 1815 jusqu’au milieu du XIXe siècle a été marquée par la volonté d’ordre, elle fut également l’une des plus inventives de l’Histoire.

 

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Déshumanisations

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23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 15:51

 

Nouvelles du futur

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Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

 

À ce stade, atteint au cours des années 1950-1960 selon les pays, la production finançait les médias qui valorisaient les justifications de la consommation, au service de la croissance de la production : bien qu’il parle de libérations, le consumérisme prit alors la forme d’une métamachine, la machine des machines industrielles…

Autrement dit, les outils industriels des sociétés occidentales ont adopté l’aspect d’un appareillage systématisé et déterministe gouvernant les faits et actes des machines spécialisées de tous les secteurs d’activités (d’où l’expression méta machine) parties prenantes du consumérisme.

Et puisqu’après les années 70, le réel et le consumérisme ont, en Occident, presque fini par constituer une seule et même chose, le premier s’est peu à peu retrouvé placé sous le contrôle constant du second, et donc de sa métamachine.

À propos de cette organisation du monde, on doit parler de métamachine plutôt que de matrice ou de système. Ce terme rend mieux compte du caractère actif et directeur d’une machinerie qui détermine ce qui doit se faire, se dire, et se formuler dans les sphères (production, distribution, consommation, mode de vie, etc.) qui sont articulées et asservies dans ce projet collectif : consommer. 

 

Chaîne de valeur

 

Et qui, pour favoriser l’expansion de son activité, adapte et transforme en permanence les idées qu’on se fait des consommations, de tous les aspects des modes de vie, ainsi que les manières de les pratiquer ; on l’a vu avec l’automobile ou le tabac, sans revenir sur la mode qui est surtout une idéologie du regard qui change.

Cette métamachine a d’abord été invisible, car son support était aussi relationnel qu’abstrait ; il s’agissait de gens que leurs liens personnels et professionnels coordonnaient d’une sphère à l’autre, d’une production à une autre (ce qu’on appelle les chaîne de valeur).

C’est au cours des années 1960-1990 qu’elle s’est incarnée en tant que dispositif véritablement déterministe, moyennant l’implantation massive de systèmes informatiques et informationnels.  Peu à peu, ces derniers ont relié et contraint mécaniquement les différentes sphères de l’univers consumériste,  de la production à la vente, en passant par le transport, la distribution ou la publicité, etc., pour engendrer son organisation systématisée telle que nous le connaissons aujourd’hui.

Sur le plan de sa forme générale, cette révolution technologique réalisa la formulation des sociétés occidentales comme des métamachines. L’informatisation des sociétés a en effet engendré le dispositif technique qui permit la véritable concrétisation de l’organisation déterministe du consumérisme, du producteur au consommateur, pourrait-on dire. 

 

Les pièges de l'illusion

 

Au départ, cette réorganisation du monde fut incomplète et parcellaire car, pour l’essentiel, elle ne fut jamais décidée par un acteur étatique : son efficacité fonctionnelle pourvut à sa promotion. Néanmoins, la métamachine, cette mécanisation abstraite du monde, n’a pas demandé beaucoup plus d’une génération (1960-2000) pour être presque achevée, au terme d’une accélération foudroyante réalisée sur la période 1980-2000.

Et, signe du déterminisme qui a marqué cette métamorphose des sociétés occidentales, il faut signaler qu’elle n’a rien dû au hasard.

Une génération plus tôt en effet, il existait déjà un signe clair de la préconformation des sociétés contemporaines en métamachine. Parce qu’un univers consumériste est au fond des choses mécanisé, presque tout, partout, est mesurable et mesuré sous toutes les coutures. Un phénomène de mathématisation permanente du réel qui a véritablement débuté à la fin des années 1930 par l’invention des sondages [1].

La préoccupation et la capacité à calculer l’activité des sociétés occidentales ont donc historiquement commencé près d’une génération avant l’émergence de machines informatiques assez puissantes pour mener à bien ces calculs, de manière systématique et en temps réel.

 

Le commerce en ligne

 

Par la suite, cette mathématisation du réel a été amplifiée en même temps que l’expansion de la culture consumériste, et mise à son service. Si bien que la diversité, la fréquence et la finesse de ses calculs n’ont cessé de s’accroître de manière exponentielle. Jusqu’à ce qu’ils deviennent constants, permanents et massifs (s’agissant par exemple du commerce sur Internet), puisqu’entre-temps, une foule de terminaux permettant ces calculs, a été déployée au sein des populations et acceptée par elles.

Pour une large partie en effet, les données manipulées par ces dispositifs proviennent des actes ou des traces laissés par des consommateurs lorsqu’ils utilisent toutes sortes de machines : moyens de paiement, péages divers, télévisions, téléphones, ordinateurs, box multimédias, sites web, forums électroniques, interfaces dites sociales de sites internet, etc. Sans parler d’autres systèmes plus passifs qui sont maintenant banals : portiques électroniques, badges en tous genres, caméras de vidéo-surveillance, etc.

Nous vivons ainsi dans un univers d’appareils, mais plus encore, au sein d’un monde de processus automatisés où plus rien n’est laissé au hasard. Aujourd’hui, chaque fois qu’un acte d’achat ou une action met en œuvre un système informatique, la nouvelle de sa réalisation est diffusée dans l’instant. Celle-ci se répercute à la même vitesse dans toutes les chaînes automatisées que, à son tour, elle met en branle : les affaires tournent.

 

Une carte de visite révélatrice 

 

Le reste des données est récolté et constitué par les calculs formalisant l’activité de tous les secteurs, métiers, événements, etc., ou par des études socioéconomiques aussi bien ponctuelles que routinières.

En fait, la métamachine où nous vivons décompte, évalue et analyse jour et nuit ce qui se passe en elle sous tous les rapports ; des sondages aux agences de notation financière, en passant par les banques de données constituées à tout propos et alimentées en temps réel par les faits et gestes des populations, jusqu’aux satellites d’observation des récoltes agricoles et aux analyses stratégiques de tous les domaines, sans cesse revues et corrigées.

Si l’importance et l’emprise de ce phénomène ont longtemps été sous-estimées, c’est que ces systèmes informatisés, ainsi que les analyses qu’ils permettent, manipulent de l’information en étant souvent discrets. Mais ce sont précisément ces dispositifs informationnels qui sont au cœur du fonctionnement de la métamachine. D’ailleurs, qu’ils cessent de remplir leurs offices et ce monde déraille d’une seconde à l’autre. On s’en aperçoit lorsque l’un de ces systèmes automatisés connaît des ratés, par sa conception ou sa gestion. Des événements qui sont jusqu’à présent moins rares que localisés, et le plus souvent traités dans la discrétion [2].

Considérés comme des outils distincts, toutes ces machineries ont l’air d’être les leviers, des facilités ou des protections de nos existences – et elles ne sont jamais promues autrement. Et l’étrangeté de l’époque actuelle, à laquelle nous nous sommes pourtant accoutumés, est de passer une bonne partie de nos journées à nous entretenir avec les interfaces de machines, dont l’occupation secrète, en plus de rendre divers services, consiste à surveiller et à calculer l’ensemble de nos faits et gestes.

 

Des données enrichissantes

 

Envisagés alors comme un appareillage cohérent et articulé, devenu indispensable à l’existence moderne et au fonctionnement des sociétés, il faut plutôt conclure que nous ne sommes plus très loin d’en être la prothèse biologique : la source première d’information.

Une information qui, en pratique, est de moins en moins fragmentée. Elle est au contraire chaque jour davantage intégrée et recoupée aux fins d’analyses ou de prévisions et de contrôle des populations, par dérivation.

Il existe, en effet, une kyrielle d’organismes publics et privés dont l’activité principale consiste à compiler toutes les données récoltables (ce qu’on appelle le « big data ») afin d’établir une vision aussi cohérente et exhaustive que possible des réalités de ce monde. Et, au fond des choses, la métamachine à un stade achevé n’est rien d’autre que la manifestation cette intégration.

Bien entendu, l’hypothèse d’un monde conformé en métamachine est effrayante. Motif pour lequel, dès l’après-guerre, on a préféré adopter la figure symbolique de Big Brother, inventée par Georges Orwell [3]. Il s’agit pourtant d’une figure qui a servi, et qui sert encore, de repoussoir autant que de diversion à l’égard du phénomène considéré. Dans un monde moderne si complexe, il est en effet difficile d’imaginer qu’un seul visage (« Big Brother is watching you ») puisse légitimement concentrer et exercer un pouvoir si global, et donc totalitaire, car les deux termes sont quasi équivalents.

 

Une surveillance bienveillante 

 

En principe, la précision est la seule qualité qu’il manque au global pour devenir totalitaire ; avec la précision de calcul de la métamachine, cette jonction très problématique a bel et bien été réalisée : avis aux amateurs de « globalisation » ! D’ailleurs, la preuve qu’une telle puissance d’intégration de toute l’information du monde existait réellement a été apportée par M. Edward Snowden.

En juin 2013, celui-ci a révélé l’intensité et l’exhaustivité de l’espionnage planétaire auquel se livrait par exemple la N.S.A (National Security Agency). Ce sont, ni plus, ni moins, toutes les communications et sources d’informations du monde que celle-ci captait dans ses filets. Et la N.S.A n’est, en fait, qu’un des espions de ce nouveau genre, même s’il est probablement le plus intrusif.

Alors, le pire est sans doute que ce sont des États-Unis, la terre prétendue de la Liberté, qu’est advenue cette nouvelle : il existe sur terre des lieux où l’on prétend surveiller et piloter tout ce que le réel produit d’intéressant, en dehors de tout cadre légal qui plus est. Ce qui, en définitive, ne fait que passer en actes l’organisation résolument machinale du monde.

Un endroit où, quatre siècles durant, on avait espéré chasser le Dieu omniscient au nom de la liberté humaine. Quand bien même ce dernier fut en pratique assez indifférent à l’intimité quotidienne de ses créatures. Son remplaçant est donc finalement sorti de la machine, tel un authentique Deus ex machina [4], mais celui-là est autrement plus scrutateur et calculateur. 

 

Le Big Data

 

[1] - Inventés par la société Gallup en 1936 aux USA. Georges Gallup prédit cette année-là l’élection du président Franklin Delano Roosevelt. En France, l’IFOP diffusera cette invention à partir de 1938, date de sa création.

[2] - En France en 2012, il a fallu dix-huit mois pour s’apercevoir que l’armée n’était plus normalement payée, en raison des défaillances d’un nouveau système d’information, le bien nommé « Louvois ». En 2013, un sous-traitant de Pôle-Emploi, SFR, a fait disparaître 50 000 chômeurs d’un mois sur l’autre, au motif d’une erreur liée à la relance automatisée destinée à actualiser leur statut de sans emploi. On peut également se rappeler le « Flash Krak » financier déclenché le 6 mai 2010 par des robots informatiques qui parle dans le même sens, celui d’une absence de maîtrise humaine. Il y aurait une histoire à écrire sur les catastrophes souvent silencieuses dues à ces systèmes, qui peuvent conduire de grandes organisations à une faillite subite.

[3] - Dans son roman 1984, publié en 1949.

[4] - Deus Ex Machina (« Dieu issu de la machine »), est une expression latine issue du Théâtre : elle décrit l’événement surprenant et improbable qui vient régler une situation inextricable d’une pièce à la toute dernière minute.

 

Suite au prochain numéro

Le siècle du calcul

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Published by Willow - dans Histoire
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