5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 14:57

 

Qui menace qui ?

Ou

Quand le violeur joue la vierge effarouchée

(Felicity Arbuthnot)

 

 

« (…) la guerre en notre temps est toujours aveugle, c’est une guerre contre des innocents, une guerre contre des enfants. » (Howard Zinn, 1922-2010.)

« Toute guerre est un échec de la diplomatie. » (Tony Benn, député, 1925-2014.)

« Aucun pays n’est trop pauvre, trop petit, trop loin pour constituer une menace à la manière de vivre américaine. » (William Blum, « L’État voyou »)

 

 

La mention même d’un pays minuscule a de quoi soulever des interrogations sur la lucidité et le bon sens de ceux qui devraient être beaucoup plus avisés. Le dimanche 6 août, par exemple, The Guardian a publié un éditorial ayant pour titre : Les sanctions vues par The Guardian : un outil essentiel. De toute évidence, les cinq mille âmes par mois, des enfants pour la plupart, qui meurent en moyenne « des suites de l’embargo » en Irak, année après année, véritable génocide commis au nom de l’ONU depuis plus d’une décennie, ont depuis longtemps sombré dans l’oubli pour le journal de gauche.

La cible du jour est évidemment la Corée du Nord, contre qui le Conseil de sécurité des Nations Unies a unanimement décidé de geler, d’étrangler et de nier l’essentiel, la normalité, l’humanité. La diplomatie, comme toujours, n’a même pas été envisagée. Ce qui n’a pas empêché The Guardian, chose incroyable, de qualifier les sanctions destructrice de « rare triomphe de la diplomatie » (The Guardian, 6 août 2017)

Le secrétaire d’État des USA, Rex Tillerson, « diplomate en chef » de ce pays, et son homologue nord-coréen, Ri Yong-ho, devaient se rendre à la réunion ministérielle annuelle de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) à Manille le 5 août. Selon un porte-parole du département d’État :

« Le secrétaire n’a pas prévu de rencontrer le ministère des Affaires étrangères de la Corée du Nord à Manille et je ne m’attends pas à ce qu’il y ait une telle rencontre. »

Pathétique. En avril, à l’approche de sa centième journée à la présidence, Trump a dit à propos de la Corée du Nord :

« Je serais ravi de régler les choses par voie diplomatique, mais c’est très difficile. »

Ce ne l’est pas. Parlez, mettez-vous à la place de l’autre. Ils se sont donc retrouvés au même endroit, mais l’administration Trump ne se contente pas de multiplier les occasions manquées, elle les enfouit délibérément dans une décharge à des kilomètres de profondeur, et ce, malgré ces paroles dites dans la même déclaration :

« Les choses pourraient finir par un conflit majeur, majeur oui, avec la Corée du Nord. Tout à fait. »

 

 

Mettons les choses en perspective. Le 27 juillet 2017 marquait le 64e anniversaire de l’accord d’armistice ayant mis fin à trois ans de guerre dévastatrice en Corée. Cependant, il n’y a jamais eu de traité de paix, ce qui fait que techniquement, la guerre de Corée ne s’est jamais terminée. Comme les USA aiment bien décimer des pays dont la population est faible et qui ne présentent aucun danger pour eux (l’Afghanistan, l’Irak et la Libye sont des exemples récents), il ne faut donc pas s’étonner que la Corée du Nord cherche à donner l’impression qu’elle dispose d’un dispositif de protection à toute épreuve derrière son entrée principale, pour ainsi dire.

Le minuscule pays qu’est la Corée du Nord compte à peine 25,37 millions d’habitants sur un territoire de 120 540 de km². Les USA comptent 323,1 millions d’habitants sur un territoire de 9,834 millions de km². De plus, depuis 1945, on présume que les USA ont fabriqué quelque 70 000 armes nucléaires, un nombre maintenant réduit à « à peine » 7 000. Mais c’est la Corée du Nord qui représente une menace ?

Les USA possèdent 15 bases militaires en Corée du Sud (elle en a déjà compté pas moins de 54) bourrées de toutes sortes d’armes de destruction massive. Deux bases sont situées juste à la frontière avec la Corée du Nord, une troisième se trouvant à proximité. [1]

L’horreur causée par les USA pendant le conflit de trois ans sur un pays qui comptait alors à peine 9,6 millions d’âmes est encore bien présente dans la mémoire collective de la Corée du Nord. Le général étasunien Curtis Lemay avait par la suite déclaré ceci :

« Après avoir détruit 78 villes de la Corée du Nord et des milliers de villages, et tué un nombre incalculable de civils (…) Sur une période d’environ trois ans, nous avons tué, je dirais, 20 % de la population. »

« Nous croyons maintenant qu’au nord du 38e parallèle, la population de 8 à 9 millions d’habitants qui y vivait a été décimée de près du tiers durant les 37 mois de guerre « chaude » entre 1950 et 1953, ce qui constitue sans doute un pourcentage de mortalité sans précédent subi par un pays dû à la belligérance d’un autre. » [2]

 

 

Mise en contexte :

« Durant la Deuxième Guerre mondiale, le Royaume-Uni a perdu 0,94 % de sa population, la France 1,35 %, la Chine 1,89 % et les USA 0,32 %. Durant la guerre de Corée, la Corée du Nord a perdu 30 % de sa population. »

« Nous sommes allés là-bas faire la guerre, et fini par incendier chaque ville de la Corée du Nord, d’une façon ou d’une autre », s’est vanté Lemay.

Le général Douglas MacArthur a dit lors d’une audience au Congrès en 1951 qu’il n’avait jamais vu pareille dévastation.

« Je tressaille d’une horreur sans nom (…) devant ce massacre continuel d’hommes en Corée. J’y ai vu là, je crois, plus de sang et d’effroi que quiconque, ce qui m’a noué l’estomac la dernière fois que j’y étais. » (CNN, 28 juillet 2017)

Tout horrifié qu’il était, il a cependant omis de mentionner les femmes, les enfants et les bébés qui ont été incinérés du même coup.

En outre, comme Robert M. Neer l’écrivait dans Napalm, an American Biography :

« En janvier 1951, l’officier Townsend, qui était chargé des produits chimiques, a écrit que « pratiquement chaque avion de combat US survolant la Corée transportait au moins deux bombes au napalm ». Environ 21 000 gallons de napalm étaient déversés chaque jour sur la Corée en 1950. Quand les combats se sont intensifiés après l’intervention chinoise, cette quantité a plus que triplé (…), en tout, 32 357 tonnes de napalm sont tombées sur la Corée, soit environ le double de ce que le Japon a subi en 1945. Les alliés ont non seulement largué plus de bombes en Corée que dans le Pacifique pendant la Deuxième Guerre mondiale (635 000 tonnes contre 503 000 tonnes), mais la majorité d’entre elles contenait du napalm (…). »

Dans la capitale nord-coréenne, Pyongyang, on a rapporté que seulement deux immeubles restaient encore debout.

Le bellicisme des USA est une histoire sans fin. La Corée du Nord est probablement le pays qu’ils ont attaqué dont la population était la plus faible avant qu’ils s’en prennent à la Grenade en octobre 1983, qui comptait alors 91 000 habitants (nom de code idiot immanquable : « Operation Urgent Fury »).

La Corée du Nord, un pays en ruine depuis l’armistice signé il y a 65 ans, ne cesse de se faire narguer par les USA depuis. Comme toujours, l’administration étasunienne, ce « chef de file du monde libre » autoproclamé, se considère comme la victime.

 

 

Ce mois-ci, d’« immenses manœuvres militaires sur terre, sur mer et dans les airs » regroupant des « dizaines de milliers de forces armées » des USA et de la Corée du Sud ont commencé le 21 août pour se terminer le 31.

« Par le passé, on dit que les manœuvres comprenaient des « frappes de décapitation », c’est-à-dire des opérations pilotes de tentatives d’assassinat de Kim Jong-un et de ses principaux généraux (…) », selon The Guardian (11 août 2017).

Le nom de code idiot immanquable de cette absurdité dangereuse, belliciste, onéreuse et menaçante est « Ulchi-Freedom Guardian ». Elle se répète chaque année depuis son lancement en 1976.

Les bombardiers B-1B en provenance de Guam ont récemment effectué des manœuvres en Corée du Sud et « mis en pratique leur capacité d’attaque en libérant des armes inertes sur le site d’entraînement de Pilsung. » Faisant preuve de nouveaux actes de provocation (illégaux), des bombardiers US auraient encore survolé la Corée du Nord, ce qui s’ajoute à bien d’autres actes d’intimidation et de menace, qui seraient au nombre de onze depuis mai de cette année.

Malgré tout cela, la Corée du Nord demeure « l’agresseur » :

« Les ogives nucléaires des États-Unis d’Amérique sont entreposées à 21 endroits, notamment dans 13 États des USA et 5 pays européens (…), certains à bord de sous-marins étasuniens. Il existe aussi des ogives nucléaires « zombies », qui sont gardées en réserve, dont 3 000 attendent encore d’être démantelées. (Les USA) étendent aussi leur « parapluie nucléaire » à d’autres pays comme la Corée du Sud, le Japon et l’Australie. » (worldatlas.com)

Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergey Lavrov, qui était présent aussi à la réunion de l’ANASE à Manille, a fait bien sûr ce qu’un diplomate digne de ce nom doit faire en s’entretenant avec Ri Yong-ho, son homologue de la Corée du Nord. Un observateur de Fort Russ News a résumé l’opinion du ministre Lavrov :

« La péninsule coréenne est en état de crise non seulement en raison des menaces constantes des USA à l’endroit de la Corée du Nord, mais aussi à cause de divers actes de provocation, comme les manœuvres militaires conjointes auxquelles se livrent Washington et Séoul dans un climat de tension, et que Pyongyang considère comme une menace à sa sécurité nationale. »

Les « actes de provocation » comprennent aussi le survol menaçant de l’espace aérien nord-coréen par des avions étasuniens en provenance de Guam. Cependant, lorsque la Corée du Nord a déclaré que si les choses continuaient ainsi, elle songeait à lancer des missiles dans l’océan près de Guam (et non pas à bombarder Guam comme l’ont rapporté certains hystériques), l’agent Orange qui se pointe de temps à autre à la Maison-Blanche entre deux rondes de golf et qui ne nomme pas le bon pays contre lequel il vient de larguer 59 missiles de croisière Tomahawk pendant qu’il mange du gâteau au chocolat a répondu que la petite Corée du Nord allait subir « (…) du feu et de la fureur comme le monde ne l’a encore jamais vu ».

 

 

On a à peine remarqué que la Corée du Nord, en réponse à ce coup de semonce, a tenu des propos assez raisonnables :

(Les USA) « devraient cesser immédiatement leur provocation militaire téméraire à l’endroit de la RPDC, avant qu’elle n’ait d’autres choix que de recourir à une solution militaire. » [3]

Comme Cheryl Rofer (voir note 3) l’a souligné, au lieu de constamment proférer des menaces, la diplomatie étasunienne pourrait suivre bien d’autres voies :

« Nous aurions pu transmettre un message à la Corée du Nord par l’entremise des Canadiens qui s’y sont rendus pour libérer un de leurs concitoyens. Nous pourrions transmettre un message par l’entremise de l’ambassade suédoise en Corée du Nord, qui représente souvent les intérêts des USA. Nous aurions pu prendre des moyens diplomatiques dont la Chine aurait assuré la direction. Les possibilités ne manquent pas, qui auraient permis de démontrer à la Corée du Nord que nous sommes prêts à renoncer aux pratiques qui l’effraient, si elle est prête à renoncer à certaines de ses actions. Le programme nucléaire serait exclu pour le moment, mais la porte resterait ouverte pour plus tard. »

Il y a en tout 24 missions diplomatiques présentes en Corée du Nord, à qui les USA pourraient s’adresser pour communiquer. Trump pourrait aussi se comporter comme un adulte et prendre le téléphone.

Siegfried Hecker est le dernier représentant étasunien connu à avoir inspecté les installations nucléaires nord-coréennes. Il affirme que s’en prendre à Kim Jong-un comme s’il était sur le point d’attaquer les USA est à la fois inexact et dangereux :

« Certains aiment dépeindre Kim comme un fou, un dément, ce qui amène la population à croire que le gars est prêt à tout. Il n’est pas fou, ni suicidaire. Il n’est même pas imprévisible. La véritable menace, c’est que nous allons trébucher sur une guerre nucléaire dans la péninsule coréenne. » [4]

Trump a proféré sa menace « de feu et de fureur » la veille de la commémoration de 60 secondes de l’attaque nucléaire des USA sur Nagasaki, une ironie nauséabonde qu’il n’a sans doute pas remarquée.

Des adultes vont-ils diriger le Capitole avant qu’il ne soit trop tard ?

 

Pyongyang avant et après la guerre, 1953

 

Notes

[1] https://militarybases.com/south-korea/

[2] http://www.globalresearch.ca/know-the-facts-north-korea-lost-close-to-30-of-its-population-as-a-result-of-us- bombings-in-the-1950s/22131

[3] https://nucleardiner.wordpress.com/2017/08/11/north-korea-reaches-out/

[4] https://www.commondreams.org/news/2017/08/08/sane-voices-urge-diplomacy-after-lunatic-trump-threatens-fire-and-fury

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 17:12

 

Nouvelles du futur

Ou

Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

06 - Le siècle du calcul

07 - Déshumanisations

 

Le siècle du calcul est celui de la déshumanisation du monde.

Accélérée au cours du XXe siècle, la transformation industrielle du monde a engendré un univers d’abondance pour ses consommateurs et symétriquement, le cadre de leur déshumanisation progressive en qualité de producteurs.

Tous, ou à peu près, se sont retrouvés placés au service de machines. En définitive, toutes les classes sociales, dans tous les aspects de leurs existences, ont été affectées par un asservissement progressif à la métamachine, en même temps que celle-ci se formulait en tant que telle. Si cette servitude s’est généralisée après 1991 à l’échelle planétaire, elle avait débuté plus d’une génération auparavant du côté occidental.

Motif pour lequel la durée décisive de cette métamorphose, qui exigea ici près de soixante-dix ans, fut accomplie partout ailleurs en une vingtaine d’années : l’efficacité des méthodes pertinentes avait été bien établie !

 

Taylorisme & Fordisme

 

En effet, pour servir les nécessités productivistes d’un monde formulé en métamachine, et en même temps que l’occident achevait le transfert des savoir-faire originels aux machines, il fallut refonder les méthodes de production connues depuis les prémices des sociétés industrielles jusqu’au début des années 1920. L’outil avait à imprimer sa marque aux corps.

Au long du siècle précédent, les machines étaient plutôt sagement restées un levier de puissance pour des communautés d’hommes produisant des objets. Après les années 1920, la donne changea du tout au tout. L’invention du travail à la chaîne et l’organisation scientifique du travail, imaginées par le taylorisme, mirent les hommes au service exclusif d’un outil industriel. C’est cette transformation déshumanisante des modes de production qui sera amplifiée par la révolution informatique des années 1960, puis accélérée lors des années 1980-1990.

 

Taylorisme

 

Cette métamorphose eut quatre conséquences principales :

01 - l’acte de production a été vidé de sa substance : depuis lors, on fabrique des pièces impliquant des fractions de produits, qui ne nécessitent aucune véritable qualification.

02 - les travailleurs sont asservis à la chaîne productive, aussi bien par la tâche que par son rythme. Avec la répétition cadencée d’actes normés, c’est l’homme qui s’adapte à la productivité de la machine, plutôt que l’inverse.

03 - les ouvriers n’ont alors plus fabriqué que des composants. C’est-à-dire que, fonctionnellement, la fabrication des objets a en fait été déléguée à la chaîne de production.

04 - et cette chaîne, aujourd’hui presque robotisée, fabrique bien davantage que ses opérateurs humains, qui ne sont plus très loin d’avoir à son égard un statut de livreurs. Dans les pays occidentaux, cet asservissement n’a été limité que par la loi, qui a fixé les âges et durée légale du travail, les normes de ses conditions sanitaires, ainsi que les règles régissant les relations de subordinations hiérarchiques.

En dépit de ces réglementations, les producteurs passent encore la moitié de leur vie éveillée au sein d’organisations pouvant fonctionner J-7 / H-24, et restant fondamentalement abrutissantes. Et cette conséquence n’a jamais été une découverte, à proprement parler.

Depuis des milliers d’années, et la question fut même théorisée dans la Chine antique par exemple [1], on sait que l’un des moyens les plus sûrs d’abrutissement d’un être humain est de le contraindre à la répétition cadencée d’actions prédéterminées. Charlie Chaplin, dans Les Temps Modernes, film où il montra l’absurdité de la vie d’usine, n’aura fait que redire à l’époque contemporaine (1936) ce qu’on savait depuis toujours. 

 

Les temps modernes de charlie chaplin

 

Cette déshumanisation organisationnelle n’a pas simplement affecté les ouvriers des chaînes de production.

Au fil du temps, les classes intellectuelles, fonctionnelles et dirigeantes, ont pareillement été asservies. Dans cet univers productiviste en effet, l’essentiel de leur tâche consiste moins à s’occuper des objets fabriqués (qui ont été normés) et des ouvriers (qui ont été mécanisés), que de surveiller et de contrôler les processus de production, d’expédition, de vente, ainsi que leurs conformités à des objectifs prédéfinis.

Une activité qui a été conduite en utilisant toujours plus de procédures et d’outils informatisés, depuis les années 1980 en particulier. C’est-à-dire des machines industrielles qui sont simplement d’un autre type, puisqu’elles ne traitent que des informations. Nul doute que cette activité chiffrée produit du calcul utile. De la rationalité, de la compréhension et de l’efficacité pour des outils industriels dont la complexité est allée croissante, à la mesure des progrès techniques accomplis.

Néanmoins, les outils et procédures que les classes dirigeantes utilisent se sont inscrits dans des méthodes d’alimentation productiviste similaires à celles qui asservissent les ouvriers aux chaînes des productions industrielles.

 

Outils et procédures

 

Ensuite, l’effet de ces dispositifs fut de médiatiser le rapport au monde de ces classes dirigeantes, déshumanisant par-là leur relation aux choses et aux autres.

Ces outils et procédures ont également engendré une mathématisation croissante de la réalité qui est devenue, pour ses usagers, la vision la plus courante et la plus fiable du réel. Et en même temps, l’autorité que porte le chiffre les a conduits à se voir déposséder d’une réelle autonomie de pensée et de décision : ce sont des ratios qui déterminent le plus souvent ce que les classes dirigeantes doivent penser et faire. Quand bien même, et le cas est devenu courant, où la mathématisation du réel ne rend pas compte de la complexité des raisons d’une situation, qu’elle en produit une vision erronée ou tout simplement inexistante.

Le chiffre a toujours produit plus de constats que d’explications, et il est en outre plus manipulable que le réel. Si fortement qu’il peut suggérer des visions des choses qui n’existent pas en réalité, ou dont le fonctionnement réel est très différent. À en faire un maître, on perd toute vision sensible des choses sur tous les sujets [2].

C’est précisément ce qu’induisent la tâche et les outils des classes dirigeantes dans la métamachine. Finalement, leur travail abstrait a pour principale conséquence de déréaliser leur perception du réel. Cette vie abstraite peut d’ailleurs occuper la quasi-totalité de leur temps de travail. Il s’agit alors de personnes chargées de tâches de gestion et d’analyse, ou de traders sur les marchés financiers dans les cas extrêmes.

 

Calculateurs et statistiques

 

Eux, ils n’ont presque plus aucune idée concrète des choses et des gens intégrés aux produits financiers qu’ils achètent et vendent. D’autant moins qu’aujourd’hui, 40 à 60 % de leurs transactions sont réalisées automatiquement par des robots informatiques [3] (le reste relève de planifications stratégiques, ou bien de comportements de joueurs, des activités tout autant abstraites).

Déjà intrinsèquement déshumanisante, cette médiation et cette mathématisation croissante du réel se sont ajoutées aux fonctions de surveillance et de contrôle. Cette conjonction acheva de transformer les classes dirigeantes en gardiennes d’organisations concentrationnaires au fond des choses, dont elles ont été elles-mêmes les victimes.

Ce processus de déshumanisation propre aux sociétés consumériste est donc circulaire : il a démarré par ses opérateurs productifs, avant de se retourner contre leurs dirigeants. Encore que beaucoup n’en soient pas tout à fait conscients. Entre les outils, les procédures, et leurs médiations en écran, on comprend mieux comment, dans les grandes organisations en particulier, des dirigeants peuvent prendre des décisions pénibles envers leurs employés, sans parfois se départir d’une indifférence qui n’est pas feinte. Avec la certitude tranquille, qui plus est, de toujours agir avec pertinence.

Cette situation aujourd’hui banale ne fait que mettre à jour la disparition, chez beaucoup des gestionnaires de la métamachine, d’une perte du sens commun, ou de celle du réel sensible. Si bien que, très souvent, ce qui les caractérise est qu’ils ne savent plus de quoi ils parlent ni à qui ils s’adressent. Ici, on touche à l’un des tabous des classes dirigeantes contemporaines. Alors que leurs membres ont tout l’air d’être surinformés et sûrement très compétents, beaucoup d’entre eux ne sont, en réalité, guère plus informés des activités concrètes qu’ils dirigent que ne le sont les standardistes qui les accueillent aux portes de leurs bureaux.

Certes, ces managers disposent de bien d’autres aptitudes sociales, relationnelles, mondaines et conceptuelles, mais celles-ci ont souvent peu de relation directe avec les métiers dont ils sont censés s’occuper… 

 

Multinationales

 

Ces décisionnaires ont d’ailleurs eu toujours moins l’occasion de s’en tenir régulièrement au courant, depuis que la « mondialisation » a accéléré l’extraction des centres décisionnels des lieux productifs, ainsi que leur éloignement à des milliers de kilomètres parfois. Et que, symétriquement, leurs entreprises ont très souvent délocalisé leurs productions. Une entreprise sans objet est aussi une entreprise essentiellement abstraite, dont les dirigeant ont pour occupation première de gérer des règles, des relations et des gens, ce qu’on appelle faire de la politique, ou de faire semblant d’y pouvoir. Puisque, pour une large part, ce sont encore et toujours les règles de la métamachine appliquées localement qui dictent ce qu’il convient de faire.

Une image permet de dire ce qui passe alors à l’égard des centres productifs où s’invente une bonne part de la richesse réelle du monde : la myopie est un trouble de la vision lié à sa qualité, mais aussi à la distance qui sépare de l’objet observé [4]. Et depuis 1991, cette distance n’a cessé de s’accroître, comme la séparation déréalisante qu’elle a induite.    

Alors qu’autrefois, entre les patrons et leurs ouvriers, la promiscuité était banale, autant dans les lieux de production que de vie quotidienne. Ce qui n’était pas pour rien dans la compréhension que les premiers avaient des préoccupations des seconds, mais également dans le respect, plus ou moins explicite, qui pouvait alors s’instaurer entre eux. Et c'est aussi cette proximité qui obligeait ces patrons à une morale publique : on était « connu » et, par conséquent, soucieux de ses actes, à la surface des choses a minima.

Quoi que furent l’hypocrisie de la bourgeoisie capitaliste et celle de ses cadres, qui n’en manquèrent jamais pour masquer aux regards des classes dominées la réalité de leurs mœurs et de leurs intérêts (une bonne partie de la littérature du XIXe siècle est d’ailleurs consacrée à ce thème). 

 

Multinationales

 

Ce rappel n’a rien d’une nostalgie, car pour finir sur ce point, on doit signaler que la déshumanisation des classes dirigeantes a également procédé d’un phénomène générationnel, et plus précisément éducatif. Depuis vingt-cinq ans en effet, il est frappant de voir comment des générations entières d’aspirants dirigeants ont été poussées à des études avancées, pour finalement former les bataillons d’une mathématisation du réel.

Les disciplines scientifiques, où la réflexion sur le réel était enseignée à l’état « pur et parfait », ont été par-là asservies à des ambitions aussi fantasmatiques que viles, telle que la spéculation financière la plus trouble.

Ainsi, si l’école mathématique française est de longue date l’une des plus réputées au monde, elle se retrouve aujourd’hui à surtout servir la programmation des robots spéculatifs qui animent les places boursières ! Et l’endroit exact où la métamachine a trouvé son expression achevée…

On voit par-là que la déshumanisation de l’univers productif relève d’un effet général de système propre au siècle du calcul.

 

[1] - Par Han Fei Zi, philosophe chinois mort en 233 avant J.-C., promoteur d’un État autoritaire et d’un asservissement des populations à la terre, pour placer sous contrôle leurs velléités d’affranchissements. L’Empire ottoman (1299-1934) disposait d’une philosophie similaire, derrière sa tolérance apparente. Avec pour effet d’inhiber tout progrès scientifique et technique. Ainsi, le monde arabe s’étiolera, alors qu’entre le VIIIe et le XIIIe, il avait été l’une des sphères les plus avancées du monde dans la plupart des disciplines.

[2] - C’est ainsi qu’en 2007-2008, une bonne partie de la finance internationale a découvert que ses placements garantis étaient, en fait, un tas vérolé de non-valeurs. Des hybrides douteux, qui avaient été certifiés par des modèles mathématiques, dont le caractère approximatif était connu, sans même parler de leurs falsifications intéressées si fréquentes.

[3] - Par les procédures algorithmiques du trading haute fréquence, où des progiciels réalisent en une seconde des milliers d’ordres simultanés d’achats/ventes de titres financiers.

[4] - On connaît une série d’histoires amusantes où des entreprises déficitaires filiales de grands groupes sont subitement devenues rentables après les avoir quittés. Lorsque, par exemple, l’Italien Fiat est sorti du giron de l’Américain General Motors (GM) et a relancé la Fiat 500 juste après, son succès fut aussi rapide que mondial. Ce que les dirigeants d’un GM ruiné n’avaient certainement pas prévu…

 

Suite au prochain numéro

Un village global ?

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28 juillet 2015 2 28 /07 /juillet /2015 12:42

 

Nouvelles du futur

Ou

Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

06 - Le siècle du calcul

 

Le siècle du calcul est la transformation achevée du monde en métamachine.

Dans l’ensemble, il s’agit d’un organisme artificiel, un exosquelette mécanique, dont la prospérité a été fondée sur sa capacité à bouleverser rapidement, ou à détruire, les cultures humaines préalables à son avènement, afin de les reformuler selon ses impératifs.

Ce que la culture industrielle et consumériste a en effet produit est un monde urbanisé dont les populations ont été déracinées, par le corps et l’esprit, des cultures paysannes et artisanales dont elles provenaient [1]. En moins d’un siècle en effet, ce sont les modes de vie et de pensée issus des quinze derniers siècles qui auront été largement balayés, si l’on prend pour point de référence la déchéance de l’Empire romain, qui était un autre monde.

 

La France rurale en 1960

 

Ce déracinement a commencé au XVIIIe siècle, dans les lieux de productions des villes industrielles, là où l’ancienne culture des métiers fut transférée aux machines. Puis, il a été achevé par la mise en place de la métamachine consumériste (1920 - 1960) qui, depuis une génération, ne cesse de grandir au travers de ses extensions informatiques et informationnelles. Le saut décisif dans sa progression s’est produit lors des deux dernières décennies du XXe siècle, sous la poussée d’une conjonction de phénomènes : libéralisation des marchés, ouverture des frontières, déchéance du monde communiste, conversions capitalistes de l’Europe de l’Est et de l’Asie, financiarisation des économies, instauration de zones intégrées (Union européenne, Alena, etc. ; bientôt un Traité Transatlantique ?), nouvelles technologies de l’information, promotion de la « mondialisation », etc.

Une somme de faits et d’évolutions qui parlent ensemble de la constitution d’un monde désiré uniformisé (D’abord sur le plan socioéconomique, mais peut-être que plus tard, ce sera aussi sur le plan socioculturel ?).

Au cours de cette mutation explosive par sa diversité et son échelle planétaire, l’expansion des outils informatiques a été la cheville ouvrière du déploiement de la métamachine d’origine occidentale, mais pas simplement.

 

Libéralisation des marchés

 

Un outil stratégique est en effet l’incarnation des intentions de son employeur, comme il est l’expression préalable de ses buts. Avec la Nasa, les Américains annoncèrent leur volonté de dominer le monde, ce qu’ils accomplirent dix ans plus tard en allant sur la Lune (1969) ; le IIIe Reich ne pouvait se lancer dans ses Blitzkrieg sans ses panzers et ses stukas ; en coulant sa marine extraordinaire au XVe siècle, la Chine annonçait qu’elle se repliait sur elle-même, etc.

Ainsi, alors que la métamachine déployait et intégrait ses systèmes organisationnels et informationnels à l’échelle du monde, elle insérait complètement celui-ci à son projet consumériste, comme à ses modalités de fonctionnement. Presque tous les territoires et leurs activités ont été reliés, articulés et puis synchronisés par-dessus les frontières des nations.

C’est d’ailleurs à cette époque que de nouvelles formes d’organisations matricielles d’entreprises et d’administrations ont été jetées comme des filets sur la terre afin d’achever son quadrillage. Même les États, traditionnellement moins préoccupés de productivité, n’ont pas échappé à cette intégration informatique et organisationnelle de leurs affaires internes [2].

Au tournant du IIe millénaire, l’explosion des technologies de l’information (téléphonie, Internet, systèmes d’information, etc.) renforcera l’emprise de la métamachine. Elle permettra de relier les chaînes de valeur d’un bout à l’autre de la planète et de les articuler en temps réel. De la matière première à l’acte d’achat du produit fini, en passant par le financement à crédit de cet achat, jusqu’au réapprovisionnement en matière première, afin de reproduire le cycle production - distribution/promotion - consommation.

Et au cœur de ce processus d’expansion de la métamachine, les systèmes bancaires et financiers ont mis à disposition ou injecté le carburant nécessaire à ses progrès, l’argent - sous forme de dette ou de capital. Voir, Partie III.

 

Les chaînes de valeur

 

À propos de cette métamorphose spectaculaire, on doit signaler qu’un événement en particulier fut déterminant : la déchéance du communisme et celle, en particulier, de l’URSS en 1991. Jusqu’à cette date en effet, le monde soviétique (1917 - 1991) avait de sa seule existence, et du fait de son développement socioéconomique, constitué un contrepoids puissant à l’expansion d’une culture consumériste, ainsi qu’à l’appareillage machinal qui le soutient. Quoi qu’on pense par ailleurs de cet univers, dont le caractère déshumanisant est une affaire entendue pour l’essentiel. Voir remarque II, hommage aux Soviétiques ?

On est donc conduit à penser que l’époque actuelle a véritablement débuté en 1991. Cette année-là, cinq décennies après l’anéantissement du IIIe Reich, une deuxième forme de déshumanisation directement totalitaire a pris fin, et ouvert une nouvelle époque. Sous ce rapport, il est inexact de prétendre que le XXIe siècle a pu naître sur les ruines des attentats du 11 septembre 2001. Cela procède d’une vision émotionnelle ou intéressée de l’Histoire, américano-centrée, qui ignore quatre faits établis, ou qui veut les ignorer.

Le premier est que ces attentats sont la conséquence de l’action américaine dans le monde depuis le début des années 1980 : les attentats de 2001 en sont le résultat direct.

 

1991 Fin de l'URSS

 

Le second est que leurs auteurs furent impliqués dans la défaite soviétique en Afghanistan (1989). Une déconfiture qui sera le dernier acte de cet Empire, directement provoquée par l’implication des USA dans ce conflit [3], le temps d’obtenir la victoire (ensuite, ils abandonnèrent le pays pour le laisser, un temps, sombrer dans l’Islamisme radical).

Le troisième est que cet affaiblissement de l’URSS provoqua le basculement de sa zone d’influence, l’Europe de l’Est, dans le camp occidental. Une région que l’URSS avait largement soutenue et financée, et ce à quoi elle devra renoncer après 1991 et la catastrophe de Tchernobyl - un drame qui acheva de couler l’économie soviétique, décadente depuis le début des années 1980. Or, sans sa zone d’influence, le communisme soviétique, isolé et moribond, ne pouvait plus prétendre à se poser en alternative du consumérisme occidental.

Enfin, si dix ans auparavant (en 1982 - 1984), la Chine avait pris les devants en sortant progressivement d’un modèle socioéconomique strictement communiste, il s’agissait alors d’un pays sous-développé, tenu largement à l’écart des affaires du monde, qui cherchait une réponse à son impasse.

Un cul-de-sac similaire à celui que les Soviétiques constataient pour eux-mêmes, mais qu’ils ne parvinrent pas à dépasser.

Par conséquent, la véritable césure de l’époque contemporaine est bien intervenue de part et d’autre de la chute de l’URSS et de celle de son régime déshumanisant. Ensuite, la métamachine d’origine occidentale allait prendre le relais, dominer le monde et, par l’esprit de calcul qui l’anime, conduire à la victoire d’une déshumanisation généralisée d’un autre type.

L’époque actuelle, commencée en 1991, peut être en effet comprise sous ce rapport d’une déshumanisation amorcée un siècle et demi plus tôt, et qui est aujourd’hui en voie d’accomplissement.

Un temps que nous appelons : Le siècle du calcul.

C’est-à-dire celui du mariage de l’outil et de l’esprit de calcul. Puisqu’une époque se définit par son inspiration, qui est en réalité l’exacte inversion de sa préoccupation affichée [4] : aujourd’hui, le plaisir est énoncé comme l’obsession des contemporains plongés dans le consumérisme, mais ce qui l’inspire en réalité, ce sont les calculs de la métamachine. 

 

Afghanistan (1989)

 

[1] - En Occident, ce basculement a été réalisé au début des années 1960 : 50 % et plus des populations ont commencé de vivre en milieu urbain. En 2050 et pour le monde, cette proportion est estimée à 85 %.

[2] - En France, les projets d’informatisation massive ont débuté par la loi du 6 Janvier 1978, portant sur un système de traitement des données fiscales et sociales dénommé par cet acronyme indécent : SAFARI… Le journal Le Monde en a fait un scandale, et le texte a dû être amendé. In fine, tout a pourtant eu lieu.

[3] - Sous l’impulsion du député Charlie Wilson (1993 - 2010), représentant démocrate du Texas au Congrès des États-Unis. Il organisa, à partir des années 1980, le transfert de fonds secrets de la CIA vers la résistance afghane, au travers des services secrets pakistanais (ISI) qui servirent d’écran. L’opération consista notamment à l’achat d’armes destinées à abattre des hélicoptères russes qui causaient de lourds dommages à cette résistance. Le coût de programme colossal a été estimé jusqu’à 20 Md$.

[4] - Le Moyen Âge, prétendu sombre, fut en réalité lumineux d’intelligence. La Renaissance signa la mort des cités-États, mais vit la naissance des nations. Le XVIIe siècle fut celui des guerres de religion, en miroir d’un développement extraordinaire de la pensée. Le Siècle des Lumières fut, en pratique, celui des grands troubles. Enfin, si la période courant de 1815 jusqu’au milieu du XIXe siècle a été marquée par la volonté d’ordre, elle fut également l’une des plus inventives de l’Histoire.

 

Suite au prochain numéro

Déshumanisations

Published by Willow - dans Histoire
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