23 juin 2015 2 23 /06 /juin /2015 15:51

 

Nouvelles du futur

Ou

Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

Partie II

05 -  Métamachine

 

À ce stade, atteint au cours des années 1950-1960 selon les pays, la production finançait les médias qui valorisaient les justifications de la consommation, au service de la croissance de la production : bien qu’il parle de libérations, le consumérisme prit alors la forme d’une métamachine, la machine des machines industrielles…

Autrement dit, les outils industriels des sociétés occidentales ont adopté l’aspect d’un appareillage systématisé et déterministe gouvernant les faits et actes des machines spécialisées de tous les secteurs d’activités (d’où l’expression méta machine) parties prenantes du consumérisme.

Et puisqu’après les années 70, le réel et le consumérisme ont, en Occident, presque fini par constituer une seule et même chose, le premier s’est peu à peu retrouvé placé sous le contrôle constant du second, et donc de sa métamachine.

À propos de cette organisation du monde, on doit parler de métamachine plutôt que de matrice ou de système. Ce terme rend mieux compte du caractère actif et directeur d’une machinerie qui détermine ce qui doit se faire, se dire, et se formuler dans les sphères (production, distribution, consommation, mode de vie, etc.) qui sont articulées et asservies dans ce projet collectif : consommer. 

 

Chaîne de valeur

 

Et qui, pour favoriser l’expansion de son activité, adapte et transforme en permanence les idées qu’on se fait des consommations, de tous les aspects des modes de vie, ainsi que les manières de les pratiquer ; on l’a vu avec l’automobile ou le tabac, sans revenir sur la mode qui est surtout une idéologie du regard qui change.

Cette métamachine a d’abord été invisible, car son support était aussi relationnel qu’abstrait ; il s’agissait de gens que leurs liens personnels et professionnels coordonnaient d’une sphère à l’autre, d’une production à une autre (ce qu’on appelle les chaîne de valeur).

C’est au cours des années 1960-1990 qu’elle s’est incarnée en tant que dispositif véritablement déterministe, moyennant l’implantation massive de systèmes informatiques et informationnels.  Peu à peu, ces derniers ont relié et contraint mécaniquement les différentes sphères de l’univers consumériste,  de la production à la vente, en passant par le transport, la distribution ou la publicité, etc., pour engendrer son organisation systématisée telle que nous le connaissons aujourd’hui.

Sur le plan de sa forme générale, cette révolution technologique réalisa la formulation des sociétés occidentales comme des métamachines. L’informatisation des sociétés a en effet engendré le dispositif technique qui permit la véritable concrétisation de l’organisation déterministe du consumérisme, du producteur au consommateur, pourrait-on dire. 

 

Les pièges de l'illusion

 

Au départ, cette réorganisation du monde fut incomplète et parcellaire car, pour l’essentiel, elle ne fut jamais décidée par un acteur étatique : son efficacité fonctionnelle pourvut à sa promotion. Néanmoins, la métamachine, cette mécanisation abstraite du monde, n’a pas demandé beaucoup plus d’une génération (1960-2000) pour être presque achevée, au terme d’une accélération foudroyante réalisée sur la période 1980-2000.

Et, signe du déterminisme qui a marqué cette métamorphose des sociétés occidentales, il faut signaler qu’elle n’a rien dû au hasard.

Une génération plus tôt en effet, il existait déjà un signe clair de la préconformation des sociétés contemporaines en métamachine. Parce qu’un univers consumériste est au fond des choses mécanisé, presque tout, partout, est mesurable et mesuré sous toutes les coutures. Un phénomène de mathématisation permanente du réel qui a véritablement débuté à la fin des années 1930 par l’invention des sondages [1].

La préoccupation et la capacité à calculer l’activité des sociétés occidentales ont donc historiquement commencé près d’une génération avant l’émergence de machines informatiques assez puissantes pour mener à bien ces calculs, de manière systématique et en temps réel.

 

Le commerce en ligne

 

Par la suite, cette mathématisation du réel a été amplifiée en même temps que l’expansion de la culture consumériste, et mise à son service. Si bien que la diversité, la fréquence et la finesse de ses calculs n’ont cessé de s’accroître de manière exponentielle. Jusqu’à ce qu’ils deviennent constants, permanents et massifs (s’agissant par exemple du commerce sur Internet), puisqu’entre-temps, une foule de terminaux permettant ces calculs, a été déployée au sein des populations et acceptée par elles.

Pour une large partie en effet, les données manipulées par ces dispositifs proviennent des actes ou des traces laissés par des consommateurs lorsqu’ils utilisent toutes sortes de machines : moyens de paiement, péages divers, télévisions, téléphones, ordinateurs, box multimédias, sites web, forums électroniques, interfaces dites sociales de sites internet, etc. Sans parler d’autres systèmes plus passifs qui sont maintenant banals : portiques électroniques, badges en tous genres, caméras de vidéo-surveillance, etc.

Nous vivons ainsi dans un univers d’appareils, mais plus encore, au sein d’un monde de processus automatisés où plus rien n’est laissé au hasard. Aujourd’hui, chaque fois qu’un acte d’achat ou une action met en œuvre un système informatique, la nouvelle de sa réalisation est diffusée dans l’instant. Celle-ci se répercute à la même vitesse dans toutes les chaînes automatisées que, à son tour, elle met en branle : les affaires tournent.

 

Une carte de visite révélatrice 

 

Le reste des données est récolté et constitué par les calculs formalisant l’activité de tous les secteurs, métiers, événements, etc., ou par des études socioéconomiques aussi bien ponctuelles que routinières.

En fait, la métamachine où nous vivons décompte, évalue et analyse jour et nuit ce qui se passe en elle sous tous les rapports ; des sondages aux agences de notation financière, en passant par les banques de données constituées à tout propos et alimentées en temps réel par les faits et gestes des populations, jusqu’aux satellites d’observation des récoltes agricoles et aux analyses stratégiques de tous les domaines, sans cesse revues et corrigées.

Si l’importance et l’emprise de ce phénomène ont longtemps été sous-estimées, c’est que ces systèmes informatisés, ainsi que les analyses qu’ils permettent, manipulent de l’information en étant souvent discrets. Mais ce sont précisément ces dispositifs informationnels qui sont au cœur du fonctionnement de la métamachine. D’ailleurs, qu’ils cessent de remplir leurs offices et ce monde déraille d’une seconde à l’autre. On s’en aperçoit lorsque l’un de ces systèmes automatisés connaît des ratés, par sa conception ou sa gestion. Des événements qui sont jusqu’à présent moins rares que localisés, et le plus souvent traités dans la discrétion [2].

Considérés comme des outils distincts, toutes ces machineries ont l’air d’être les leviers, des facilités ou des protections de nos existences – et elles ne sont jamais promues autrement. Et l’étrangeté de l’époque actuelle, à laquelle nous nous sommes pourtant accoutumés, est de passer une bonne partie de nos journées à nous entretenir avec les interfaces de machines, dont l’occupation secrète, en plus de rendre divers services, consiste à surveiller et à calculer l’ensemble de nos faits et gestes.

 

Des données enrichissantes

 

Envisagés alors comme un appareillage cohérent et articulé, devenu indispensable à l’existence moderne et au fonctionnement des sociétés, il faut plutôt conclure que nous ne sommes plus très loin d’en être la prothèse biologique : la source première d’information.

Une information qui, en pratique, est de moins en moins fragmentée. Elle est au contraire chaque jour davantage intégrée et recoupée aux fins d’analyses ou de prévisions et de contrôle des populations, par dérivation.

Il existe, en effet, une kyrielle d’organismes publics et privés dont l’activité principale consiste à compiler toutes les données récoltables (ce qu’on appelle le « big data ») afin d’établir une vision aussi cohérente et exhaustive que possible des réalités de ce monde. Et, au fond des choses, la métamachine à un stade achevé n’est rien d’autre que la manifestation cette intégration.

Bien entendu, l’hypothèse d’un monde conformé en métamachine est effrayante. Motif pour lequel, dès l’après-guerre, on a préféré adopter la figure symbolique de Big Brother, inventée par Georges Orwell [3]. Il s’agit pourtant d’une figure qui a servi, et qui sert encore, de repoussoir autant que de diversion à l’égard du phénomène considéré. Dans un monde moderne si complexe, il est en effet difficile d’imaginer qu’un seul visage (« Big Brother is watching you ») puisse légitimement concentrer et exercer un pouvoir si global, et donc totalitaire, car les deux termes sont quasi équivalents.

 

Une surveillance bienveillante 

 

En principe, la précision est la seule qualité qu’il manque au global pour devenir totalitaire ; avec la précision de calcul de la métamachine, cette jonction très problématique a bel et bien été réalisée : avis aux amateurs de « globalisation » ! D’ailleurs, la preuve qu’une telle puissance d’intégration de toute l’information du monde existait réellement a été apportée par M. Edward Snowden.

En juin 2013, celui-ci a révélé l’intensité et l’exhaustivité de l’espionnage planétaire auquel se livrait par exemple la N.S.A (National Security Agency). Ce sont, ni plus, ni moins, toutes les communications et sources d’informations du monde que celle-ci captait dans ses filets. Et la N.S.A n’est, en fait, qu’un des espions de ce nouveau genre, même s’il est probablement le plus intrusif.

Alors, le pire est sans doute que ce sont des États-Unis, la terre prétendue de la Liberté, qu’est advenue cette nouvelle : il existe sur terre des lieux où l’on prétend surveiller et piloter tout ce que le réel produit d’intéressant, en dehors de tout cadre légal qui plus est. Ce qui, en définitive, ne fait que passer en actes l’organisation résolument machinale du monde.

Un endroit où, quatre siècles durant, on avait espéré chasser le Dieu omniscient au nom de la liberté humaine. Quand bien même ce dernier fut en pratique assez indifférent à l’intimité quotidienne de ses créatures. Son remplaçant est donc finalement sorti de la machine, tel un authentique Deus ex machina [4], mais celui-là est autrement plus scrutateur et calculateur. 

 

Le Big Data

 

[1] - Inventés par la société Gallup en 1936 aux USA. Georges Gallup prédit cette année-là l’élection du président Franklin Delano Roosevelt. En France, l’IFOP diffusera cette invention à partir de 1938, date de sa création.

[2] - En France en 2012, il a fallu dix-huit mois pour s’apercevoir que l’armée n’était plus normalement payée, en raison des défaillances d’un nouveau système d’information, le bien nommé « Louvois ». En 2013, un sous-traitant de Pôle-Emploi, SFR, a fait disparaître 50 000 chômeurs d’un mois sur l’autre, au motif d’une erreur liée à la relance automatisée destinée à actualiser leur statut de sans emploi. On peut également se rappeler le « Flash Krak » financier déclenché le 6 mai 2010 par des robots informatiques qui parle dans le même sens, celui d’une absence de maîtrise humaine. Il y aurait une histoire à écrire sur les catastrophes souvent silencieuses dues à ces systèmes, qui peuvent conduire de grandes organisations à une faillite subite.

[3] - Dans son roman 1984, publié en 1949.

[4] - Deus Ex Machina (« Dieu issu de la machine »), est une expression latine issue du Théâtre : elle décrit l’événement surprenant et improbable qui vient régler une situation inextricable d’une pièce à la toute dernière minute.

 

Suite au prochain numéro

Le siècle du calcul

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 00:25

 

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Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 - Jouir de consommer

04 -  Un processus implacable

 

Ce parti pris consumériste se heurta néanmoins à des résistances culturelles, aussi bien dans les usines qu’en dehors [1]. Ce qui allait devenir la culture du plaisir choquait en effet un monde occidental encore attaché ou contraint, selon le point de vue adopté, par les principes d’un destin plus collectif qu’individuel, où l’excentricité restait marginale. Un univers dont les valeurs admises étaient la parcimonie, l’effort, le travail, l’ordre, etc.

Tout ce qu’il fallait pour que, en principe, on balaye d’un revers de main les dépenses inconsidérées, les consommations trop personnelles et, dans la vie quotidienne au moins, les désirs olé olé.

Comment toutes ces résistances furent-elles vaincues ?

 

 

Par l’accouplement de la sphère productive avec celle des médias, qui fut engagé dès les années 1920-1930. Ce sont les médias de masse, à une époque où ils bénéficiaient encore d’une solide autorité, qui ont permis l’expression de cette idéologie consumériste, en particulier par la publicité florissante d’après-guerre. Un ensemble d’images et de discours, de propos sur la mode également, qui valorisaient la consommation renouvelée de produits sans cesse innovants, ainsi que l’impératif de leurs achats aux noms de la libération et du plaisir, enfin offerts à tous les consommateurs [2].

Ces propos démocratiques et permissifs attisaient les désirs de s’affranchir des conditions traditionnelles de l’existence, des contraintes d’une vie urbaine, ou d’une soumission culturelle, dans les cas particuliers des publics féminins ou jeunes – des groupes sociaux rendus plutôt dociles par tradition, jusqu’à ce que l’époque consumériste leur promette d’avoir enfin une vie à eux. Souvent à raison, mais pas toujours : acheter un frigidaire, c’était s’épargner bien des embarras alimentaires, alors que fumer pour se libérer était un paradoxe pervers. 

 

 

Si les premiers médias (journaux, radios), puis leurs successeurs modernisés (télévision, Internet) ont consenti à cet accouplement, c’est que leurs financements allaient peu à peu dépendre des revenus publicitaires octroyés par les industriels. Puisqu’on mord difficilement la main qui vous nourrit, ces médias devaient devenir les fervents laudateurs du consumérisme ou, au mieux, les critiques avares. Sauf s’agissant de médias politisés de tous bords portés sur l’information, volontiers critiques à son égard.

« Sans liberté de blâmer, il n’y a pas d’éloge flatteur », assurait Beaumarchais en son temps, mais à l’époque moderne, la liberté et l’éloge sont plus souvent le signe d’un bon marché…

Inversement, des médias pro consuméristes virent le jour, après-guerre en particulier : journaux féminins, people, de loisirs, etc. Cette presse a ensuite pris une importance considérable, et elle a souvent été thématisée afin d’intéresser des catégories de publicités et de publics prédéterminées. 

 

 

Ici, l’accouplement des sphères productive et médiatique s’est transformé en mariage et dans la pire des configurations, en prostitution organisée. Entre les producteurs et les acheteurs potentiels, c’est alors la logique du chasseur et de sa proie qui s’est presque partout imposée, moyennant des discours cupides agrémentés de publicités ciblées.

Et ce même phénomène de focalisation efficace s’est déployé dans la distribution thématique de produits au sein de réseaux spécialisés et intégrés de magasins.

Entre les producteurs et leurs clients, c’est la logique du chasseur et de la proie qui s’est peu à peu imposée. Et ce goût de la traque n’a cessé de s’affirmer et de s’affiner par la suite. D’ailleurs, le commerce sur Internet et les sites web d’information ne feront que de renforcer la précision, aujourd’hui mathématisée, de cette chasse d’un nouveau genre.

Un processus déterministe avait été engagé.

Celui-ci avait été entièrement mis au service du règne de la machine, alors parvenu à l’aube d’un saut qualitatif.

 

 

[1] - Au milieu du XXe siècle, le corps des ingénieurs américains eut des débats passionnés sur l’obsolescence programmée. Celle-ci heurtait la culture de la production préoccupée de qualité, ainsi qu’une morale inspirée de religiosité : le regard de Dieu observait encore le travail des hommes. En 1951 par exemple, le film The Man in the White Suit (l’homme au complet blanc) est le récit d’un jeune chimiste qui, après avoir inventé un fil trop solide, finit poursuivi par ses patrons au motif du risque de perte d’emploi qu’il fait courir à leurs ouvriers… Aujourd’hui, on retrouve ces critiques sous d’autres formes, refondées par l’importance nouvelle accordée à l’écologie, au développement durable, etc.

[2] - Les premiers grands magasins (Le Bon Marché, La Samaritaine, Les Galeries Lafayette…), prototypes de la distribution moderne, ont ainsi été conçus comme des lieux féeriques, dédiés aux bourgeoises et à la jouissance de leur abandon. Cet univers est bien décrit par Zola dans Au bonheur des dames (1883).

 

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La métamachine

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5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 18:42

 

Nouvelles du futur

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Les secrets du monde qu’on nous prépare

(Charles Daraya)

 

01 - Le rêve d'un colosse

02 - Machine & humanisation

Partie I

03 – Jouir de consommer

 

Entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle, cette culture de la production a elle-même commencé d’être servie par une nouvelle invention des détenteurs du capital : la culture de la consommation.

Ce mode de vie a été imaginé pour favoriser la commercialisation intensive et extensive des biens produits, sans laquelle les outils industriels auraient été tôt ou tard condamnés, faute de clientèles suffisantes ou fréquemment renouvelées. Il sera porté à son apogée par « l’American way of life » par lequel la consommation est devenue un mode de vie.

L’intensivité assure le renouvellement permanent des biens vendus. On a dans ce but commencé de programmer l’obsolescence artificielle des produits vendus. En contrepartie, leur innovation permanente a été organisée, et valorisée par des discours publicitaires.

Parmi bien d’autres cas, on connaît ainsi celui, fameux, du cartel international des ampoules électriques. À partir de 1925, ce dernier se mit secrètement d’accord pour vendre des ampoules dont la durée de vie devait être limitée à 1000 heures. Pourtant, dès l’invention de ces luminaires, on a su les fabriquer pour qu’ils soient presque éternels. D’ailleurs, il existe une ampoule solitaire qui éclaire jour et nuit la caserne de pompiers américains depuis plus d’un siècle [1]… Il existe également de nombreux brevets d’ampoules destinées à briller 100 000 heures et plus, qui ne furent jamais exploités faute d’être périssables. En fait, les luminaires actuels pourraient fonctionner pour l’éternité, puisqu’ils ne sont plus des résistances électriques chauffées que le temps consume peu à peu. 

 

 

Aujourd’hui pourtant, les ampoules comme la quasi-totalité des produits sont conçus pour rendre l’âme au bout de quelques mois ou années. Tout dépend des durées qui sont décidées et acceptées. Selon des conventions qui sont très relatives aux biens, en fonction des usages et des valeurs qu’on leur attribue. On produit des briquets jetables, de la vaisselle à usage unique, alors qu’on ne vendra jamais des maisons ou des automobiles consommables.

Et en dehors des biens d’équipements, ce sont aussi des phénomènes de mode, construits de toutes pièces et poussés à grands renforts de publicités, qui s’acharnent chaque année davantage à rendre périssables des produits dont la durée de vie était, autrefois, celle de leur usure naturelle (textiles, chaussures, ameublement, etc.). Nous le verrons prochainement dans « Un processus implacable ».

Bien sûr, cette obsolescence programmée pour être de plus en plus courte (trois à quatre années actuellement s’agissant des biens courants), aura également servi les intérêts des réseaux de distribution généralistes et spécialisés. Dès la fin du XIXe siècle, ceux-ci furent le vecteur nécessaire, ensuite déterminant, de la diffusion de la culture consumériste.

Pour vendre ses productions industrielles, ces réseaux de distribution eurent également besoin de voir leur déchéance programmée. Celle-ci confortait les équilibres économiques de ces commerces, en établissant un flux d’approvisionnement /vente permanent de biens. Un renouvellement des ventes qui, jusque-là et pour l’essentiel, n’était possible qu’avec les biens alimentaires, car les clients de ces réseaux ont toujours eu la nécessité de se nourrir tous les jours.

 

 

L’extensivité ouvre la consommation des produits industrialisés à de nouvelles clientèles. Elle consiste à baisser leurs prix unitaires et/ou à transformer l’idée qu’on se fait de leurs usages, si bien que les volumes de leurs ventes augmentent considérablement. Ce qui, là aussi, assure l’expansion et la pérennité des parcs de machines productives.

Avec la Ford T et dès les années 1930, l’automobile est ainsi devenue un produit bon marché, accessible aux masses populaires. Ce fut le résultat d’une décision, prise par Henry Ford, le fondateur de la firme éponyme, et non pas la conséquence d’une banalisation que le temps induit souvent [2].

À la même époque aux USA, la cigarette était principalement une consommation masculine. Cette spécialisation ne convenait plus à l’industrie du tabac, alors au bord de la faillite. Celle-ci ne dut son salut qu’à une propagande consistant à convaincre les femmes de fumer comme les hommes, pour ainsi afficher leur émancipation égalitaire. Le succès de l’opération fut tel, que cette industrie devint l’une des plus prospères au monde. 

 

 

En France, après-guerre, la marque Moulinex a prétendu « libérer la femme » pour peu qu’elle utilise ses petits robots ménagers. À cette époque aussi, les populations des villes françaises étaient éprouvées, et l’existence réglée qu’elles menaient fabriquait déjà des personnes stressées ou esseulées.

Pour soulager et détendre ces citadins, le Club Med leur a ouvert en 1950 les portes de ses villages de vacances tout compris – parties de jambes en l’air sous-entendues également. Le succès fut si extraordinaire que la presse d’alors s’inquiéta de savoir si ce commerce touristique licencieux n’était pas plutôt un mouvement libertaire en marche. C’était en 1958, année du retour au pouvoir du général de Gaulle, fermement décidé à remettre le pays en ordre.

L’ironie de l’Histoire est que l’esprit du temps était déjà joué : mille autres exemples parlent de cette préoccupation de libérer le plaisir. Pour y voir clair à cette époque, il aurait suffi de considérer avec le sérieux de la durée des faits de consommation peut-être frivoles, mais passionnant les foules de tous les pays occidentaux.

Dix ans avant Mai 68, faire savoir qu’on libérait tout le monde à tout propos était devenu le credo des industries les plus en pointe dans cette modernité consumériste. Un phénomène dont l’origine fut la mécanisation du monde. Et le résultat, un changement culturel de vaste ampleur qui aura mis un siècle et plus pour s’énoncer comme tel : jouir, c’était consommer.

 

 

[1] - À Livermore, Californie, depuis 110 ans. Cette ampoule de 60 watts bénéficie d’un titre du Guiness book des records. Son étanchéité, sans doute parfaite, doit produire le vide protecteur de son filament de carbone.

[2] - Henri Ford (1863-1947) a explicitement dit que s’il baissait le prix de ses voitures, c’était pour que ses ouvriers les achètent.

 

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Un processus implacable

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