20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 19:41

 

Chuck Berry

Ou

Le Saint-Père du rock and roll

Neil Strauss

 

Tout au long d’une carrière qui aura traversé six décennies, celui dont on peut aisément dire qu’il fut la figure la plus importante dans le développement du rock & roll aura établi des règles fermes auxquelles il se sera toujours astreint. Quelques-unes au hasard : « Aucun concert ne débutera avant que le paiement ne soit complètement effectué et en cash », « pas de limousines ni de chauffeurs : Mr Berry préfère prendre lui-même le volant quand il est en tournée », « le groupe de première partie ne doit pas mentionner le nom Chuck Berry pendant sa prestation ». Et enfin : « ne jamais faire confiance à un journaliste ».

À cause de ce quatrième commandement, non seulement Chuck Berry repousse la plupart des demandes d’interview, mais il est aussi réputé pour faire la chasse aux journalistes quand ceux-ci s’aventurent sur les terres de Berry Park, sa propriété non loin de St. Louis. C’est ainsi qu’à 83 ans, il est aujourd’hui l’un des pionniers du rock & roll parmi les plus incompris, souvent décrit comme amer, obstiné et acariâtre. On se souvient de la célèbre tirade de Keith Richards à son propos : « J’adore son œuvre, mais je n’en ferais jamais un proche, même si je devais être incinéré à ses côtés. »

 

 

C’est donc avec très peu d’espoirs d’arriver à mes fins que je pousse la porte du Blueberry Hill, le restaurant-club de St. Louis où Chuck Berry se produit une fois par mois. « S’il ne vous apprécie pas ou ne se sent pas à l’aise, l’interview ne durera pas plus de cinq minutes », m’indique dès mon arrivée Joe Edwards, propriétaire du Blueberry Hill et ami de longue date de l’octogénaire. « Et parlez lentement. La frustration le gagne lorsqu’il n’entend pas et alors il coupe court.»

L’homme attend à un coin du restaurant, à peine à l’écart de la clientèle, tout proche d’une affiche sous cadre annonçant ses premiers concerts du début des années 50.

La première chose qui saute à l’esprit lorsque vous le rencontrez, ce sont ses mains : grandes, avec de longs ongles et des doigts épais moins adaptés au picking subtil qu’aux riffs surmultipliés et débordant d’énergie qui ont toujours donné le sentiment que sa musique était plus fraîche, plus sauvage, plus dangereuse que le Rhythm & Blues de ses prédécesseurs.

Et puis il y a son accoutrement. Celle d’un homme qui entend se faire remarquer : une chemise rose vif, boutonnée de haut en bas avec une énorme broche étincelante au niveau du cou, lunettes de soleil et casquette de commandant de marine.

Enfin, il y a l’attitude : humble et plutôt amicale, derrière ce côté ferme et implacable. « Ah, le voilà enfin », claque-t-il en guise de bienvenue, me charriant à propos de mon supposé retard alors que j’ai en fait deux minutes d’avance.

Edwards le guide à travers le restaurant tapissé de souvenirs à son effigie, à commencer par cette Gibson avec laquelle il enregistra son hymne « Johnny B. Goode » en 1958.

 

 

Une fois entré dans la salle à manger privée, Chuck Berry attrape une chaise en bout de table avant de se raviser et de s’asseoir plus modestement sur le côté de ladite table. C’est là la première preuve qu’il est bien plus humble que la réputation qui le précède, à moins qu’il ne se soit « adouci » avec l’âge. Un peu en tout cas. Les premiers mots sortent alors de sa bouche : « Puis-je voir les questions ? » « Il préfère les interviews qui prennent la forme de conversations », lui explique Edwards, s’interposant pour le persuader de laisser tomber cette condition préalable. Berry fera encore mine de se lever en apercevant le magnétophone avant de se raviser.

« À l’époque, je bossais chez Kroger », se lance-t-il finalement, se réinstallant sur sa chaise avant d’attaquer un sermon sur la ponctualité. « Lorsque le magasin ouvrait, tu étais là. Quand je bossais dans cette usine automobile, on pointait. Si tu avais une minute de retard, ça se voyait. Quand on a un boulot payé, on s’amène. »

Tout semble alors indiquer que nous n’irons pas plus loin que les cinq minutes redoutées qu’Edward avait mentionnées. Mais soudain, Berry a trouvé un autre sujet sur lequel s’évertuer : la diction et le fait qu’il n’entende pas les « T » et les « G » dans les conversations. Il raconte alors comment il a appris à articuler en écoutant Nat King Cole et comment il a, tout au long de sa vie, fait l’effort de prononcer les mots correctement plutôt que de préférer leurs versions abrégées ou en argot.

Dix minutes passent ainsi dans une certaine tension, mais on sent que Berry commence lentement à se relaxer. Le moment clé intervient lorsqu’est abordé l’un de ses passe-temps favoris : les paris. « Je joue aux machines à sous et, avant-hier, j’ai eu quatre jackpots », annonce-t-il. « J’étais assis, là, attendant de voir si le cinquième allait tomber. Maintenant, si ça, c’est de la cupidité, alors je suis cupide. C’est comme quand je me demande s’il y a mieux que de faire un boucan monstre sur un concert. Est-ce le cas ? Si oui, je veux essayer. Si c’est de la cupidité, alors va pour la cupidité. » On lui suggère que ça pourrait aussi être de l’ambition. « Faut voir », rétorque-t-il, donnant joyeusement une grande tape sur la table. « J’ai donc beaucoup d’ambition ! Oh que oui… »

 

 

Alors que la salle se remplit d’un grand éclat de rire général, Berry retire soudain ses lunettes de soleil, fixe son appareil auditif et affiche un immense sourire : « Je sens que vous êtes un très bon interviewer et que ce genre d’interviews durent un peu plus longtemps que les autres. On va aborder des sujets dont j’ai envie de parler depuis des années ! » Au final, les cinq minutes se transformeront en deux séances s’étalant en tout sur quatre heures que notre interlocuteur passera le plus souvent à rire et à discuter de l’avenir plutôt que de se montrer revêche et nostalgique du passé. Chuck Berry n’est pas du genre à passer à confesse, ni à chercher à donner bonne impression, encore moins à remplir consciencieusement une obligation professionnelle. Tout au contraire, il s’engage dans une conversation comme s’il s’agissait d’une représentation théâtrale, en quête de la bonne chute ou d’un rire à la première occasion. Chaque rire obtenu à chacun de ses jeux de mots, blagues ou mimiques le met davantage en joie. Il ira jusqu’à suggérer que la conversation aurait aussi bien eu sa place sur la scène d’un show à Las Vegas. « C’est que je suis aussi comédien », énoncera-t-il à un moment. « J’ai toujours voulu en être un. Et j’en ai tellement fait au collège que je n’arrivais pas à me dégoter de petite amie. »

La révélation est plutôt inhabituelle, mais elle pourrait expliquer pourquoi il considère toujours « My ding-a-Ling » – son gros succès de 1972 sur la masturbation – comme aussi marquant que n’importe quel titre de son œuvre, au grand désarroi de ses fans les plus dévoués. Nous y reviendrons. Serait-il encore tenté par la comédie ? « Je saisirai la première occasion », s’enflamme-t-il. « Je m’entraîne sans cesse ! »

« Mon père, au plus profond de lui, demeure un homme humble, éduqué par des parents élevés dans la peur de Dieu, des gens de la ferme qui allaient à l’église », explique sa fille Ingrid, 59 ans, que Chuck Berry a appelé au beau milieu de l’interview avant de me la passer. « Ce sens de la terre et de l’humilité ne l’ont jamais quitté. Pas plus que son implication dans le travail. »

En vérité, Berry semble à ce point concerné par l’instant présent qu’il est soit inconscient soit dans le déni total de sa place dans l’histoire – et ce malgré la célèbre tirade de John Lennon selon laquelle les mots « rock & roll » étaient des synonymes du nom « Chuck Berry ».

 

 

Quand on lui demande s’il se considère comme l’un des inventeurs du rock, sa réponse fuse, sans la moindre équivoque : « Non. Pour ça, il y a Louis Jordan. Il y a Count Basie. Nat Cole évidemment. Ou ce type, là, Joe Turner. Et puis Muddy Waters, Yeux Bleus (Frank Sinatra), Tommy Dorsey. »

Quand bien même bon nombre de ces artistes aient pu influencer Chuck Berry, tous donnaient en priorité dans le jazz, le blues et les tournures vocales pop. Lui fut parmi les premiers à fusionner blues et country à partir d’une trame Rhythm & Blues pour proposer quelque chose que la jeunesse pouvait revendiquer comme sienne. « J’ai juste le sentiment d’avoir puisé mon inspiration, mon apprentissage et tout le reste chez d’autres apparus avant moi », poursuit-il. « Après quoi j’ai ajouté mon… Je ne sais même pas si j’ai ajouté quoi que ce soit. Je jouais ce qu’ils jouaient et ça sonnait diffèrent, j’imagine. Je sais que ça signifie beaucoup pour beaucoup de gens ; mais quoi précisément, ça, je l’ignore. »

Mais si ce que sa musique inspire à ses fans reste flou chez lui, Berry a toujours su exactement ce qu’ils voulaient entendre. À la différence des pionniers du blues et de la country qui le précédèrent, il a toujours pris soin de ne pas raconter son quotidien. Lui, le trentenaire d’alors qui avait toujours été en marge des études, écrivait à propos de courses de voitures, de béguins adolescents et de tribulations scolaires. Au début des années 50, s’il parvint à se forger une renommée régionale, ce ne fut pas parce qu’il inventait ou innovait à l’instar d’un Bo Diddley mais bien parce qu’il avait découvert un mélange de styles qui correspondait à un public.

Au Cosmopolitan Club à la périphérie est de St. Louis, où il se produisait au sein d’un trio alors dirigé par son pianiste Johnnie Johnson, il ne tarda pas à improviser sur les succès du moment, ajoutant la country-music de Hank Williams et Bob Wills au programme afin de garder l’attention d’une assistance majoritairement afro-américaine qui y trouvait là le divertissement qu’elle était venue chercher. Et tandis que sa popularité prenait de l’ampleur, il lui fallait relever un nouveau défi : jouer devant des auditoires où se mêlaient toutes les communautés. Il fut ainsi souvent engagé dans des théâtres où la ségrégation régnait encore, adolescents blancs d’un côté, adolescents noirs de l’autre. Comme il se plaît à le rappeler, les Blancs s’entichaient de musique black (le blues) là où les Noirs réclamaient de la musique blanche (la country « hillbilly »). Et c’est en partie comme ça, à essayer de satisfaire en même temps tous les publics, qu’allait naître la contribution de Chuck Berry au rock & roll. Jim Marsala, qui joue de la basse aux côtés de Berry depuis 37 ans, précise : « Ses talents de divertisseur lui ont permis d’être encore là aujourd’hui. Même quand les choses ne tournent pas bien, il peut toujours s’appuyer sur son côté showman. »

« Donner aux gens ce qu’ils veulent, voilà la seule vérité », reprend Berry quant à son credo quand il est sur scène. « Je recherche dans le public celui qui est attentif. Je peux très bien jeter un œil à la salle tout en chantant « My ding-a-ling », puis m’arrêter aussi sec et entonner « The Lord’s Prayer » pour peu que j’en ai repéré deux ou trois qui me donnent l’impression de débarquer de l’église. Il y a comme ça des chansons, des thèmes, qui, pour cette raison, me font monter les larmes aux yeux. Si c’est ce qu’ils veulent, je leur donne. »

 

 

Il est soudain interrompu par la sonnerie de son iPhone. Dick Allen, son agent depuis plus de cinquante ans, cherche à le joindre à propos d’un éventuel concert avec Jerry Lee Lewis. « Tu m’appelles au beau milieu d’une interview », lui lance-t-il. « Tu sais, ce truc que Chuck Berry ne fait jamais. » « Il fut le premier à me faire jouer en Russie », explique Berry tandis que le téléphone circule dans la pièce afin que tout le monde puisse parler à Allen. « Il n’y a qu’en Afrique où il ne m’a pas encore envoyé. Je ne me sens pas d’accepter avant que les choses n’y soient moins tendues. On sait ce que c’est là-bas. Tu perds ton passeport et c’en est fini pour toi… »

On lui rappelle qu’il pourrait toujours, le cas échéant, se rendre à l’ambassade américaine du pays en question pour obtenir un nouveau passeport, qu’on l’y reconnaîtrait certainement. « C’est bien ce qui m’effraie », rétorque-t-il en riant.

Chuck Berry, on l’a dit, n’aime pas s’appesantir sur le passé. Toutefois, il y a deux-trois choses sur lesquels il aime à revenir, la plupart en rapport avec la famille. « Maman était maîtresse d’école », se souvient-il. « Elle était très pieuse et a tout fait pour que mon père devienne pasteur. Ça ne s’est jamais fait, il a dû se contenter d’un rôle de diacre à l’église. Il a fini meilleure basse de la chorale… Ils sont restés ensemble 66 ans, puis Maman est partie. Papa l’a rejoint peu de temps après. Ils étaient faits l’un pour l’autre et ont élevé six enfants. Deux d’entre nous seulement nous ont quittés. »

Le jour, son père était charpentier, et Chuck était au départ destiné à devenir son apprenti. Mais, à l’adolescence, ce dernier fit quelques mauvaises rencontres et servit trois ans dans une maison de correction suite à trois jours d’exaction se soldant par un vol de voitures et de chemises dans un magasin de vêtements.

Quand on lui demande quel conseil il donnerait aujourd’hui à ce jeune Chuck Berry, il réfléchit avant de pouffer de rire : « Ne pas prendre la voiture de ce type et laisser cette chemise que j’avais prise sur le comptoir de la mercerie. Tout ce qui a à voir avec le crime, je ne le referais pas. Et j’aurais poursuivi mes études, car il m’a fallu trois fois plus longtemps pour terminer ce que j’aurais pu faire à l’époque. J’ai abandonné en première. »

À la fin de son séjour en maison de correction – il a alors 21 ans, Berry va épouser sa petite amie, Theretta (avec qui il est marié depuis 61 ans) et commencer à travailler dans une usine Chevrolet. Plus tard, il suivra ses sœurs en école de cosmétologie tout en travaillant pour son père. Il améliore alors ses fins de mois en se produisant localement au sein du groupe de Johnnie Johnson – qui, très vite, vu le charisme sur scène de Chuck, deviendra son propre groupe. Avant la révélation, lorsque Berry voit jouer Muddy Waters à Chicago et que ce dernier lui suggère de rendre visite à Leonard Chess de Chess Records. Chess lui demande alors de revenir avec des bandes de sa propre musique, expliquant préférer les compositions originales aux reprises. Berry repart ainsi à St. Louis. « Personne ne me donnait ses chansons, j’ai donc compris qu’il me fallait écrire », se souvient-il. « Pour deux d’entre elles, je suis parti de poèmes que je connaissais. » Il prend alors une voix profonde, dramatique et commence à réciter du Alfred Tennyson : « Brise, brise, brise toi, sur ces froids galets gris, ô Mer ! Et qu’alors ma langue puisse exprimer les pensées qui me submergent. » Ses yeux s’embrument au moment où il conclut sa récitation : « C’est comme ça que la voix de mon père tremblait. Je suis vraiment heureux d’être son fils. »

 

 

Pour ce qui est de la musique, Berry explique que, parce qu’il ne savait pas lire une partition – et que donner des lettres aux notes n’avait aucun sens pour lui, il développa son propre système de notation de la musique. Ainsi, plutôt que d’utiliser un A pour un La ou un C pour un Do, il assigna un numéro à chaque note, lui permettant ainsi de noter tout ce qu’il désirait. « C’est comme ça que j’ai appris la musique », énonce-t-il. « À travers les mathématiques. »

Chess finit par apprécier les chansons de Berry et organise une séance pour lui et son groupe en mai 1955. Plus tard, au moment de recevoir son premier paiement, Berry découvrira que l’une des quatre chansons qu’il enregistra ce jour-là – « Maybellene », une version retravaillée du classique folk « Ida Red » emmenée par un beat entraînant et des textes à propos d’une course de voitures et d’une fille infidèle – a été affublée de deux crédits d’écriture supplémentaires. L’un était le disc-jockey Alan Freed, en guise de pots-de-vin, et l’autre Russ Fratto, le propriétaire de Chess. Aujourd’hui, Berry concède des sentiments partagés quant à ses droits d’auteur, qui lui ont depuis été reversés à plein. « Grâce aux pots-de-vin, j’ai gagné plus d’argent car la chanson a engendré plus d’argent », avance-t-il. « Mais qui aurait pu imaginer que « Maybellene » fasse un tel carton ? Elle est devenue directement numéro 1. Ça prouve qu’il y avait du bon dans cette chanson. »

De par sa qualité – et avec le coup de pouce de Freed, le single fut sur toutes les radios, grimpant dans les classements Rhythm & Blues avant d’en atteindre en effet les sommets (et une cinquième place dans les classements pop du Billboard). Une chanson qui changea la vie de Chuck Berry et, par ricochet, le cours de la musique populaire.

« Son influence est partout », dit de lui la légende de la country-music Merle Haggard, qui calqua ses premières chansons sur la musique de son maître. « J’aime sa façon d’être. Sa façon de jouer, sa façon de chanter, sa façon d’écrire. Les chansons qu’il compose ont du sens, ne sont pas bâclées comme d’autres à cette époque. »

Ses chansons-histoires raffinées et clairement énoncées à propos d’automobiles et de lycées allaient vite forger un style en devenir, la quasi intégralité des groupes rock émergeant au cours des deux décennies suivantes y puisant leurs fondations. Des hits comme « Rock & Roll Music », « Johnny B. Goode » et « Roll Over Beethoven » mêlaient un beat puissant, un piano boogie-woogie, une guitare rythmique country et cette combinaison unique de riffs secs et entraînants et de picking blues sur vitaminé. « Dès la première fois que j’ai entendu cette guitare, j’ai su que tous les guitaristes que j’auditionnerai par la suite devraient jouer « Johnny B. Goode », se souvient le pionnier du Rockabilly Ronnie Hawkins.

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Published by Willow - dans Divers Musique
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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 23:11

 

Dictature médiatico-judiciaire

Entretien

(Antoine Vouillazère avec Jean-Yves Le Gallou)

 

Jean-Yves Le Gallou n’est pas de ceux qui hurlent avec la meute. Il le prouve une fois encore en dénonçant la « forfaiture » des juges qui parasitent la campagne présidentielle. Au-delà de cela, il aborde la véritable question qui est celle de la censure permanente, par la justice, des décisions du pouvoir politique, au point que les juges s’approprient les pouvoirs exécutif et législatif.

Et il en appelle à une limitation de la faculté de censure du Conseil constitutionnel.

Quel regard portez-vous sur le développement d’affaires judiciaires concernant Marine Le Pen et François Fillon en pleine campagne pour l’élection du président de la République ?

Pour apprécier la situation, il faut faire un effort d’imagination et se télétransporter. Imaginons qu’il y ait une élection présidentielle en Russie et que, tous les deux jours, l’un des deux principaux candidats d’opposition, ou les deux, soit perquisitionné, convoqué chez les juges, mis en examen ou que ses proches se trouvent dans cette situation. Evidemment, l’ensemble des médias mondiaux, les médias français au premier chef, crierait à l’atteinte à la démocratie. Sauf que ce que je viens de décrire ne se passe pas – et ne s’est pas passé – dans la Russie de Vladimir Poutine mais se déroule actuellement dans la France de François Hollande…

 

Manuel Valls à la Cour de cassation en janvier 2015

 

Le décret de Manuel Valls mettant sous le contrôle du gouvernement la cour de cassation démontre qu'il ne voit en la loi qu'un outil politique.

La séparation des pouvoirs exige que le pouvoir judiciaire reste dans son lit et qu’en tout cas, en période électorale, il fasse preuve d’un minium de retenue. Or ce n’est pas du tout à cela qu’on assiste mais, au contraire, à un véritable séquençage des opérations judiciaires en fonction du calendrier électoral et de l’intérêt de la presse pour une « feuilletonisation » des supposées « affaires » Fillon et Le Pen.

En polluant délibérément la campagne électorale, les juges commettent une forfaiture.

Les scandales ne touchent que François Fillon et Marine Le Pen. Parce qu’il n’y aurait rien, en ces temps de grand déballage, sur Emmanuel Macron ?

Pendant ce temps-là, en effet, quid d’Emmanuel Macron ? Quid de son rôle dans la vente à des intérêts étrangers d’Alstom et de Technip ? Quid de son rôle dans la vente de SFR à Patrick Drahi par l’intermédiaire de Bernard Mourad, qui est maintenant « conseiller spécial » auprès de Macron dans sa campagne présidentielle, ce qui est là, pour formuler les choses de façon aimable, aux limites du conflit d’intérêts ?

 

Macron le pantin

 

Quid encore de ses frais de bouche considérables lorsqu’il était ministre ? Quid encore du décalage entre les revenus qu’il a perçus de 2010 à 2012 – autour de 3 millions d’euros ! – alors qu’il officiait chez Rothschild, et le patrimoine qu’il déclare aujourd’hui, étonnamment faible ? Qu’a-t-il fait de cet argent ? L’a-t-il flambé ? L’a-t-il planqué ? De vraies questions sont posées sur Internet, notamment sur crises.fr, mais quasiment aucune dans les médias « Mainstream »…

Marine Le Pen a fait jouer son immunité parlementaire, pour ne pas déférer aux convocations des juges, pas François Fillon, qui s’y rendra et risque donc d’être mis en examen. L’immunité parlementaire est-elle une bonne règle ?

Une règle de base de la démocratie parlementaire, au demeurant pas toujours bien comprise des électeurs qui la tiennent pour un privilège qu’il faudrait abolir, est celle des immunités.

Les immunités parlementaires ont été conçues pour protéger les élus de l’arbitraire des pouvoirs, que ce soit celui du pouvoir exécutif ou celui du pouvoir judiciaire. L’immunité n’est pas un privilège, c’est une sorte de garde-fou qui protège leur liberté et leur capacité à représenter leurs électeurs.

Pendant très longtemps on ne levait pas les immunités, hormis dans des cas tout à fait exceptionnels, et, ceci est très important, uniquement dans des dossiers détachés de l’action politique de l’intéressé. Or il est évident que l’emploi d’attachés parlementaires n’est pas détaché de l’action politique.

On peut gloser à l’infini sur les supposés « emplois fictifs » au Parlement européen, on ne peut pas dire que garde du corps de Marine Le Pen, c’est un emploi fictif ! Quand Marine Le Pen va au Parlement européen à Strasbourg ou à Bruxelles, elle a autant besoin de son garde du corps que lorsqu’elle est en France ou n’importe où ailleurs ! La poursuivre pour cela, c’est du délire.

 

Le garde du corps de Marine Le Pen

 

Au-delà du délire, il y a manifestement une autre catégorie, celle de l’abjection peut-être, que vient d’atteindre le Parlement européen en levant l’immunité de Marine Le Pen à propos d’un tweet par lequel elle avait diffusé, évidemment pour le condamner, la photo d’un acte de barbarie islamiste. Ce devrait tout de même être le droit d’un responsable politique d’informer sur la barbarie islamiste ! Eh bien non ! Une majorité de députés au Parlement européen a estimé qu’elle devait en répondre devant la justice !

Que pensez-vous de ce qu’on appelle la « jurisprudence Balladur », qui contraint tout ministre mis en examen à démissionner et s’étend maintenant à un candidat à la présidence de la République qui pourrait être mis en examen ?

Cette « jurisprudence », c’est celle du lâchage en bande organisée.

Elle est parfaitement grotesque, d’autant que si on appliquait à tout le monde, de façon stricte, le Code pénal qui fait plus de trois mille pages, ce sont vingt millions de personnes que l’on pourrait mettre en prison. On ne le fait pas parce qu’il y a le critère de l’opportunité des poursuites, qui fait qu’on poursuit ou qu’on ne poursuit pas. Par exemple, Emmanuel Macron n’a peut-être pas été toujours en parfaite régularité vis-à-vis du fisc mais on ne l’a pas poursuivi, ce que je peux comprendre par ailleurs.

Je note à cet égard que le Code pénal s’est considérablement étendu au cours de ces quarante dernières années, en même temps que la

Délinquance et le désordre ne cessaient de progresser. Ce qui tend à prouver que là n’était peut-être pas le problème…

 

Conseil d’Etat – Section sociale

 

Concernant le financement des partis et des campagnes politiques, on a multiplié les textes de façon tellement complexe qu’on peut toujours trouver des motifs pour mettre en examen telle ou telle personne. Et après ? Depuis quand une mise en examen signifie-t-elle qu’on est coupable ? Gérard Longuet a été mis en examen durant une vingtaine d’années et, au final, il n’a jamais été condamné ! Ça a juste brisé en partie sa carrière politique…

Cette « jurisprudence Balladur » est donc d’une stupidité sans nom puisqu’elle revient à laisser au juge le pouvoir de décider qui peut être ministre – et maintenant qui peut être candidat – en fonction du zèle qu’il aura mis ou des moyens que la police aura déployés pour s’intéresser à tel homme politique plutôt qu’à tel autre.

Je suis persuadé que si on appliquait à Emmanuel Macron les mêmes méthodes que celles employées à l’égard de Marine Le Pen ou de François Fillon, il serait très exactement dans la même situation. Et au final, on annulerait l’élection présidentielle faute de candidat ?

Vous estimez que le droit est devenu tellement complexe que nul n’est en mesure de le respecter à la lettre et qu’il suffit de vouloir trouver la faille pour la dénicher ?

Il y a un mélange de pointillisme et de favoritisme.

D’un côté, si vous payez le café au bistrot de votre poche à trois colleurs d’affiches au lieu de le faire régler par votre mandataire financier et sans prendre le ticket de caisse, votre compte de campagne peut être rejeté !

De l’autre, vous pouvez être candidat à l’élection présidentielle, faire la une de tous les newsmagazines chaque semaine – ou, quand ce n’est pas vous, votre femme ! –, bénéficier donc d’une gigantesque publicité sans que vous ayez aucune obligation d’en imputer le coût à votre compte de campagne, qui dépasserait de toute façon très vite le plafond des dépenses autorisées !

De même voit-on, à l’approche de chaque campagne pour les élections municipales, les mairies sortantes subventionner des associations qui mènent ensuite des actions militantes – et éventuellement des procès – contre les adversaires de la mairie sortante.

De même encore interdit-on aux partis d’être financés par des entreprises, mais, dans le même temps, les médias s’appuient sur les travaux d’associations financées par ces mêmes entreprises pour démolir le programme des candidats qui ne leur plaisent pas. L’exemple le plus criant est celui de l’Institut Montaigne, toujours cité comme source de référence pour ses travaux sur l’immigration, sur l’islam, sur l’économie, etc., et qui est financé par les plus grandes entreprises !

 

François Fillon vs Alain Juppé

 

François Fillon a parlé d’une entreprise d’« assassinat politique » à son encontre, ce qu’Alain Juppé lui a d’ailleurs reproché. Qu’en pensez-vous ?

Il y a évidemment une manœuvre politique derrière l’opération anti-Fillon, qui n’était pas le candidat du Système. Mais le candidat du Système, Alain Juppé, a été démoli par les médias alternatifs et les réseaux sociaux, et les électeurs de la primaire se sont prononcés pour François Fillon parce qu’il leur paraissait représenter un courant plus conservateur sur le plan des valeurs. C’est ce qui a déplu et la campagne de démolition de Fillon a été engagée au lendemain de sa victoire à la primaire et elle a été relayée à l’intérieur des Républicains. Ceux qui lâchent actuellement Fillon sont les hommes politiques les plus dépendants des médias, qui ne doivent leur petite notoriété qu’à la complaisance des médias à leur égard, laquelle est proportionnelle à leur complaisance vis-à-vis du politiquement correct.

Il semble qu’il y ait une rage du Système après le Brexit et après l’élection de Trump. La présidentielle française est marquée par cette volonté du Système de prendre sa revanche à tout prix en essayant de faire élire Macron ou, jusqu’à lundi matin, en essayant de remettre en selle Alain Juppé.

Si le second tour oppose Marine Le Pen à Emmanuel Macron, vous verrez comment la machine médiatico-judiciaire va se déchaîner. Avec, probablement, la révélation de nouvelles affaires accompagnées de leurs lots de perquisitions et de mises en examen, et, pourquoi pas, de mises en détention.

Le débat s’est focalisé un instant sur le pouvoir des juges dans la campagne mais la question de fond n’est-elle pas plutôt celle du pouvoir des juges sur toutes les décisions politiques, dans la mesure où chaque décision ou presque fait l’objet d’un contentieux ?

On peut citer de nombreux exemples. La gestation pour autrui est interdite en France ? Pas grave ! Il se trouvera toujours un juge pour « légaliser » une gestation pour autrui réalisée à l’étranger.

S’il est un domaine sur lequel le rôle du juge est central, c’est celui de l’immigration. Depuis quarante ans, la politique migratoire de la France n’est absolument pas décidée par les élus, ni par les ministres, mais par les juges.

Je vais prendre un exemple très concret et méconnu. On nous dit que le regroupement familial est la faute majeure de Valéry Giscard d’Estaing. C’est tout à fait injuste. S’il est vrai que Giscard, Jacques Chirac étant premier ministre, a instauré le regroupement familial en 1976, il est revenu dessus en 1979, alors que Raymond Barre était à Matignon et Christian Bonnet au ministère de l’Intérieur. Or cette décision a été cassée par le Conseil d’Etat, qui a interprété à sa manière la Convention internationale des droits de l’enfant !

Autre exemple : aujourd’hui, 97% des clandestins ne sont pas expulsés – ils ne sont pas « reconduits à la frontière » –, parce que chaque procédure fait l’objet d’un recours et que les juges trouvent toujours l’élément de procédure qui permet de rendre ce renvoi impossible. C’est du délire judiciaire !

Lorsque le préfet du Pas-de-Calais a voulu démanteler une partie de la « jungle de Calais », des associations, évidemment subventionnées, ont contesté cet arrêté. A ce moment-là, on a assisté à cette scène tout à fait surréaliste d’un juge administratif se baladant dans la jungle entouré d’une forêt de micros et de caméras, et prenant une décision qui interdisait la destruction de certains « lieux de vie » (des cabanes appelées mosquées par exemple) ! Là, c’est ce juge qui a exercé le pouvoir exécutif !

De manière générale, ce sont les juges qui exercent le pouvoir législatif puisque toute la législation sur l’immigration est susceptible d’être censurée par le Conseil constitutionnel, qui lui-même interprète à sa manière les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme, qui elle-même a sa lecture politiquement correcte de textes extrêmement généraux.

On est bien loin de Montesquieu et de la séparation des pouvoirs : avec l’appui des médias, l’autorité judiciaire est en train d’accaparer la réalité du pouvoir. Et les idiots utiles prétendent qu’il serait interdit de la critiquer.

Que proposez-vous ?

Il faut bien prendre conscience d’une chose : nous ne sommes plus en démocratie, nous sommes dans une dictature médiatico-judiciaire.

Il faut donc rendre le pouvoir au peuple, en redonnant aux parlementaires la possibilité de faire des lois sans être censurés par le Conseil constitutionnel, qui n’est d’ailleurs que le bras armé du Conseil d’Etat, et en instaurant la possibilité de faire les lois par référendums – y compris par des référendums d’initiative populaire.

Et abroger la loi Pleven, afin que le débat puisse se réinstaurer. Aujourd’hui, au nom de cette loi, des hommes politiques comme des intellectuels ne peuvent plus s’exprimer sous peine d’être poursuivis, ce qui arrive très régulièrement comme l’ont montré les cas de Robert Ménard ou d’Éric Zemmour, pour ne citer que les plus connus. Il ne peut y avoir de débat que si les différentes opinions ont le droit de s’exprimer. Et cela, ce n’est pas possible avec la dictature judiciaire.

Les juges appliquent la loi votée par le Parlement…

Sauf que la loi pénale, dans toute la tradition juridique française, est d’interprétation stricte, alors que la loi Pleven est d’application extensive pour ce qui est politiquement incorrect, et de non-application pour ce qui est politiquement correct.

Quand Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, déclare, comme elle l’a fait en 2015 : « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, et ça, il va falloir que cela change », c’est un délit (d’incitation à la discrimination raciale et sexuelle) si on applique la loi Pleven, mais là, elle n’est pas appliquée.

La lecture dominante des textes est toujours la lecture politiquement correcte. Elle est donc une lecture militante. C’est vrai pour la liberté d’émettre une opinion comme c’est vrai pour la liberté d’installation des migrants.

 

Conseil constitutionnel

 

Mais pour ce qui concerne les décisions du Conseil constitutionnel ?

Il faut revenir à la Constitution d’origine de la Ve République.

Comment cela ?

Le général De Gaulle s’était opposé à ce que le Conseil constitutionnel interprète et censure les lois en fonction de principes généraux. Il voulait simplement que le Conseil constitutionnel vérifie la conformité des lois aux articles de la Constitution, qui sont précis, et non pas en interprétant à leur sauce des textes beaucoup plus généraux.

Or il y a eu un coup d’Etat constitutionnel en 1971 quand le Conseil constitutionnel a décidé d’étendre sa compétence en appréciant les lois au regard de textes généraux qu’il interprète à sa manière : préambule de 1946 d’abord, puis Déclaration des droits de l’homme de 1789, et enfin conventions internationales sur les droits de l’enfant, les droits des réfugiés, etc., la Convention européenne des droits de l’homme et j’en passe.

Ce coup d’Etat de 1971 a été mené par Gaston Palewski, qui avait été directeur de cabinet du général De Gaulle et était un gaulliste de stricte obédience qui a fait cela par hostilité à l’égard de Georges Pompidou. Petit motif, immenses conséquences…

Par vengeance, Gaston Palewski, qui était alors président du Conseil constitutionnel, a introduit le germe de la destruction de la Constitution du général De Gaulle ! Jules Monnerot appelle cela l’hétérotélie : le résultat est très différent de l’objectif qu’avait son auteur…

Il faudrait donc en revenir à la situation antérieure à ce « coup d’Etat » de 1971 ?

On fait dire ce qu’on veut aux textes et, cela, Donald Trump l’a bien compris.

Le président Trump a nommé à la Cour suprême un juge qualifié d’« originaliste ». Ce n’est pas parce qu’il est original, mais parce qu’il estime que l’on doit se limiter à une lecture extrêmement stricte de la Constitution des Etats-Unis et de ses amendements, et non pas en multiplier les interprétations, qui permettent tout et son contraire.

On l’avait vu avec la question de la ségrégation raciale. Dans les années 1960, la Cour suprême a imposé la déségrégation. Or, en 1857 (arrêt Dred Scott versus Sanford), cette même Cour suprême avait cassé une décision du Congrès des Etats-Unis (le compromis du Missouri) limitant l’esclavage à certaines parties du territoire, car elle estimait que c’était contraire au droit de propriété, protégé par le 5e Amendement de la Constitution ! Vous voyez que l’on peut faire dire aux textes ce que l’on veut. Si je rappelle cela, c’est à destination des imbéciles qui sacralisent les décisions des cours constitutionnelles.

Il faut donc revoir ce qu’on appelle le « bloc de constitutionnalité », de sorte que la validité des lois ne puisse plus être appréciée par le Conseil constitutionnel que sur la base des articles de la Constitution de la Ve République, et non plus en fonction de textes généraux auxquels on fait dire ce que l’on veut en fonction de l’esprit du temps.

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 23:47

 

La famille, le cinéma et le monde en 2050

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La Dialectique de la Raison

(Entretien avec Alain Soral)

 

#NipNic est une émission indépendante et libre invitant le sociologue controversé Alain Soral. Des questions de société différentes sont analysées dans chaque épisode.

Puisqu’aucun média ne donne la parole à Alain Soral, le journaliste de #NipNic le laisse s’exprimer sans contradiction.

À vous de vous faire votre propre opinion !

 

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