4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 19:55

 

Humour et simplicité

Entretien

(Eric Libiot avec Gérard Depardieu)

 

 

À l'occasion de la sortie de Saint Amour, Gérard Depardieu a accordé à Studio Ciné Live, un entretien exclusif. Il y parle de cinéma, de sa carrière, de ses rencontres. Un grand acteur se dévoile avec humour et simplicité. Et quelques piques ici ou là...

Il est arrivé en scooter, nous a ouvert grand les portes de sa maison et a dit oui à tout. Aux photos ici, puis là, puis dans le jardin, puis pendant l'entretien; au changement de chemise sans râler, alors qu'on connaît des tonnes d'acteurs qui rechignent à juste remonter leurs chaussettes; au bavardage sur le cinéma à l'occasion de l'hommage que lui rend la Cinémathèque française et, surtout, de la sortie en salle, le 2 mars, de Saint Amour, de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Benoît Poelvoorde, road-movie viticole et poétique d'un père et d'un fils sur les routes de France. Simple, touchant, décalé, souriant.

Interviewer Gérard Depardieu est une vraie fausse entreprise à risques. Il faudrait craindre les éclats de voix, les provocations, les emportements, les moqueries, les départs intempestifs au milieu d'une phrase. Pas du tout. L'homme est bienveillant et s'installe facilement et tranquillement dans la conversation. Il faut juste savoir que tout est possible. Que les digressions sont nombreuses, que le coq passe à l'âne, que la rencontre s'apparente à un long fleuve plus ou moins tranquille. 

Depardieu parle du cinéma, de la vie, de Blier et de... Jason Statham. Installez-vous et laissez-vous porter par le fil d'une parole libre et simple, celle d'un homme qui raconte une époque et se raconte lui-même.

 

 

Nous allons parler cinéma, Gérard. Vous n'avez rien contre ?

Non, pas vraiment. Enfin, bon. On va voir...

Il n'y a pas très longtemps, vous m'aviez dit que l'exercice ne vous plaisait pas vraiment ?

Le cinéma, il vaut mieux le voir. Godard en parle bien. Moi, non. Maurice Pialat ne parlait jamais cinéma. Jean Renoir, lui, évoquait le passage du noir et blanc à la couleur lié au travail de peintre de son père; c'était très beau. Finalement, les gens qui font du cinéma en parlent peu.

Avec Pialat, vous ne parliez pas cinéma! ?

Non, jamais. Ce qu'il aimait bien, c'était causer technique, objectifs. On ne le sait sans doute pas assez. Maurice adorait imaginer des plans séquences, par exemple. Ce qui le fascinait, c'était tout ce qui pouvait arriver pendant que la caméra tournait. La magie du cinéma. L'émotion qui ne se travaille pas. Qui échappe à tout le monde. Tout ça capté par un objectif, une lentille, une sorte de caillou pour ainsi dire.

Pialat aimait aussi attraper le temps. Son cinéma est moins nourri de dialogues que d'émotions. C'est évident dans Sous le soleil de Satan. Dans À nos amours également. Les émotions viennent dans ce fatras qu'est la construction d'un plan. Ce que personne ne peut prévoir et qui se transforme en émotion.

C'est peut-être l'un des paradoxes du cinéma: la nécessité de maîtriser une technologie très pointue pour capter quelque chose de mystérieux.

Oui, et ce quelque chose, ce mystère, je ne le ressens plus vraiment dans le cinéma d'aujourd'hui. Tout semble trop calculé. L'autre jour, je regardais Le fugitif, avec Harrison Ford. Le film n'a pas pris une ride. Il y a un charme, une simplicité... Alors que les films récents sont parfois déjà vieux. Trop d'images. Des acteurs trop présents. Moi, j'aime bien Jason Statham. Il ne rigole jamais, il est d'un bloc. Massif, minéral. Il fait un cinéma pas prétentieux. J'aime Bruce Willis, mais il est dans le chewing-gum maintenant. Statham, c'est du brut.

Je suis toujours encombré par les attitudes et les mimiques des comédiens. C'est le résultat de l'époque dans laquelle on vit. On n'est plus habitué à voir de longs plans. Ce qui ne veut pas dire que le cinéma d'aujourd'hui est mauvais. Disons qu'il se contente de peu. Il n'y a pas longtemps, j'ai revu Jeanne d'Arc, de Dreyer. C'est terriblement théâtral, captivant vingt minutes, après quoi je passe à autre chose, mais tout de même quel talent dans le plan, le cadre, la photo... Ça a de la gueule.

Vous passez donc de Dreyer à Statham sans aucun problème ?

Staham est un comédien dreyerien. Les acteurs bougent trop aujourd'hui. On sait tout de leur personnage avant qu'ils balancent une réplique. C'est dommage parce que le film en pâtit forcément.

 

 

Observez-vous la façon dont jouent les acteurs ou essayez-vous plutôt de suivre l'intrigue ?

J'essaye de percevoir ce qui échappe au cinéma. Ce qui m'émeut. Une caméra qui traîne, un plan qui flotte. Le problème, c'est que je vois le travail. Je sais immédiatement comment le truc est fabriqué. Du coup, le plaisir disparaît. Je vois la place de la caméra, le top départ de la figuration, le réalisateur devant son combo... Il n'y a que les mélos que j'adore, des trucs mielleux, genre romans photos.

Y a-t-il des films que vous avez détestés récemment ?

Oui, American Sniper, d'Eastwood. Je n'aime pas ces films où chacun joue à la guerre. Je préfère regarder les infos.

American Sniper parle aussi des grands perdants du rêve américain. Ce n'est pas uniquement un film de guerre ?

Là, vous virez intellectuel...

Comme si vous ne l'étiez pas ?

Pas au cinéma, en tout cas. American Sniper est une façon naïve de voir la guerre. Tout ce dont j'ai horreur.

Mais c'est du John Huston, le rêve dézingué...

Huston, oui. Eastwood, non. Je le préfère quand il fait l'acteur chez Sergio Leone. Il y a une distanciation avec le western qui fonctionne. Dans le genre film de guerre, je suis davantage amateur de La ligne rouge, de Malick.

Ou, puisque vous parliez de rêve américain, de There Will Be Blood, d'Anderson. Là, oui. Question plaisir de cinéma, je suis servi. Les acteurs peuvent en faire des tonnes, ça ne me dérange pas. Daniel Day Lewis ou Paul Dano sont dans l'hystérie absolue. C'est l'Amérique, la vraie, la cruelle, non pas celle qu'on voit dans American Sniper. Celle-là est vulgaire, pornographique même...

La cinémathèque française vous rend hommage...

Oui, j'ai entendu ça...

Vous êtes au courant quand même ?

Oui, Costa-Gavras m'a demandé de venir présenter des films, j'ai refusé. Je n'ai pas envie. Le milieu du cinéma est devenu politique, ça m'emmerde. Ils veulent me rendre hommage, je ne peux pas les en empêcher puisque je suis un personnage public, mais je n'ai pas du tout envie d'y participer. Ça me gonfle. Quand le cinéma arrêtera de se cirer les pompes, on verra. J'ai tourné dans deux cents films, je n'ai pas besoin de la cinémathèque. Les expositions de Renoir ou de Truffaut qu'elle a organisées étaient très réussies. Il vaut donc mieux être mort pour y aller.

Est-ce aussi parce que vous n'aimez pas regarder en arrière, vos films, votre carrière ?

Non, ce n'est pas ça. Je n'aime pas beaucoup revoir mes films, mais ça va. Le Chabrol par exemple, j'aime bien. Quand je revois Bellamy, il n'y a plus d'acteurs. Il y a un personnage: Chabrol. C'est un cinéma qui se regarde comme on lit un roman de Simenon. C'est simple. Intelligent. Chabrol fait partie de ces gens qui ne démodent pas le cinéma. Les histoires sont là, les acteurs ne chargent pas trop, il y a de la bonhomie séduisante.

Comment vous regardez-vous à l'écran ?

Je regarde surtout les autres et j'écoute une histoire. Ça passe par l'émotion. Mais je peux être ému par le personnage que j'interprète. Dans Cyrano de Bergerac, il y a des moments incroyablement émouvants. Aussi parce qu'il y a un cadre, un décor, et surtout une langue.

Et un acteur...

L'acteur, il peut faire ce qu'il veut, regardez dans les films de Godard...

Je ne parle pas de Godard, je parle de vous. Vous n'êtes pas mauvais dans Cyrano...

Il est difficile d'être mauvais dans Cyrano de Bergerac. Même Torreton est bon.

N'est-ce pas de la fausse modestie ?

Non, c'est vrai. On peut gesticuler comme Belmondo le faisait au théâtre, n'empêche que les mots de Rostand arrivent, touchent et s'arrangent avec la musique intérieure de chacun. Comme chez Rilke ou Bernanos.

Vous arrive-t-il de vous juger ? Tiens, là je suis bon, là, beaucoup moins...

Non, je ne suis pas suffisamment intéressé ni à ma personne ni au cinéma. Ce que j'aime dans un film, ce sont des moments. Il en faut six ou sept par films et ça me va.

 

 

Tout ce qu'on a pu écrire sur vous: « Un monstre de cinéma », « le plus grand acteur du monde », « il y a un avant et un après Depardieu », « il a révolutionné le jeu d'acteur ». Ça vous amuse ou ça vous intéresse ?

C'est lourd.

Lourd à porter?

Non, lourd dans le sens vulgaire. On parle davantage de moi quand je pisse dans un avion... Bon, ça fait un tout. C'est un mélange avec la vie qu'on me prête. Je veux bien entendre que de là où je viens, cette vie est surprenante. Que les mots que je dis puissent émouvoir les autres. Sans fausse modestie, quand on est dans la lumière et quand on est à ce point protégé, on ne va pas, en plus, se gargariser de compliments. Jouer la comédie, c'est le seul métier où on fait des hold-up sous protection de la police.

C'est bien résumé. Mais vous avez quand même une belle carrière. Vous passez de Duras à Zidi, de Godard à Sautet. Elle vous plaît cette carrière ?

J'ai une chance inouïe d'avoir rencontré tous ces gens sans forcément les comprendre et de faire partie de leur aventure artistique.

Sans les comprendre: c'est-à-dire ?

Parfois, Marguerite Duras était un peu ailleurs. Un jour que nous tournions Nathalie Granger, elle m'a dit: « Je vais changer ma raie de côté et je pense que ça aidera le personnage. » Elle se recoiffe et me demande comment elle est. Parfaite. Et on a rejoué la scène. Je n'ai pas vraiment compris mais ça m'a plu. Avec Bertolucci aussi, c'était une aventure. On a tourné pendant quinze mois.

Vous rendiez-vous compte que vous participiez à un film singulier ?

Oui, mais ce qui m'énervait le plus, c'était de parler anglais. Je ne comprenais rien à ce que me disait le coach. J'ai fini par y arriver. Mais je parle mieux l'anglais quand je le lis. Ou quand je l’entends à l'oreillette et que je le répète. Je suis plus musicien qu'acteur, finalement.

Voilà pourquoi vous utilisez une oreillette...

Elle ne me donne pas la note mais la partition. Après, c'est une question de respiration et de rythme.

Pour vous avoir vu sur un tournage avec vos fiches de dialogues étalées partout, vous avez une façon incroyable de lire un texte et de le restituer comme si vous l'inventiez sur le moment. Comment faites-vous ?

Beaucoup d'acteurs essayent mais n'y arrivent pas. Lire le texte, ce n'est pas être fainéant. Quand je tombe sur un type comme Blier, maniaque de la virgule, ce qui me va parfaitement, car je déteste l'improvisation, eh bien, je préfère lire mes dialogues pour ne rien oublier. Pour Cyrano, c'est autre chose: on a eu trois mois de répétition et le texte a le temps de rentrer. Dans ce genre de pièce, c'est le rythme des autres qui te donne le tien. Les vers à douze pieds, c'est magique. Pour un mec assoiffé comme moi, avoir douze vers à pied, c'est une régalade...

Donc cette oreillette...

J'ai fait ce métier pour ne pas travailler. Au final, j'ai travaillé trois fois plus que n'importe qui. J'ai d'abord dû me faire comprendre des autres, moi qui étais incapable d'entendre, donc de parler. J'ai découvert les mots et mon appétit était gigantesque. Les classiques du théâtre m'enchantaient. J'ai toujours été très sensible au texte et à la ponctuation.

Vous disiez que ce n'est pas la fainéantise: mais c'est quoi ? Vous vous sentez plus juste ?

Avec l'oreillette, je regarde les acteurs dans les yeux. Ce qui les trouble parfois, d'ailleurs. À tel point qu'ils en oublient le texte. Alors, j'évite de les regarder et je parle ailleurs.

Ils ont peur que vous les jugiez ?

Je ne sais pas, mais ça les trouble. Un acteur qui sait son texte, c'est fragile. S'il veut aussi le vivre, ça devient compliqué. J'imagine que le regard de l'autre l'empêche de le vivre justement. Au théâtre, j'ai joué Home avec Michael Lonsdale. Un soir, il s'est amusé à jouer en fermant les yeux. J'ai été incapable de me souvenir de mon texte.

Dans une autre pièce, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition, de Peter Handke, j'ai tellement fermé les yeux que je me suis endormi... J'ai été réveillé par le silence. Mes partenaires étaient furibards. J'ai attendu, j'ai pris le temps, et j'ai recommencé à parler. Personne ne s'était rendu compte de rien vu que dans la salle, ça dormait aussi...

Vous avez tourné sept films avec Bertrand Blier. Est-ce un hasard si c'est avec lui que vous avez le plus travaillé ?

Bertrand faisait respirer le cinéma. Ça me plaisait. Il a une patte, une écriture et une grande maîtrise technique. Son esprit me touche. Caustique, émouvant. Il y a une souffrance pudique chez lui. On l'a traité de misogyne, il ne l'est évidemment pas. Regardez Trop belle pour toi. Mais il en a souffert. Comme Pialat. On l'a traité de tous les maux. Maurice, c'était un peintre. Il était coupé du monde. Une perpétuelle insatisfaction de son travail qui pouvait se traduire par un comportement très cru. 

Comment aimez-vous être dirigé ?

Je n'ai pas vraiment besoin d'être dirigé, en fait. Selon l'objectif, la lumière, la direction du rail de travelling, je sais exactement comment va se dérouler la scène. Donc, je sais comment la jouer. Je le fais malgré moi. J'ai appris ça très tôt, car j'ai toujours été curieux de tout. Quand on sait ces choses-là, on perd moins de temps.

La dernière fois qu'on s'est vus, vous m'aviez dit avoir tourné Les valseuses sans vous rendre compte que le film était nouveau et provocant. Difficile à concevoir quand on voit ce qu'était le cinéma français à l'époque.

On ne savait pas du tout ce que le film allait donner. On était loin de penser au succès. Avant, dans le même état d'esprit, il y avait eu Easy Rider et La vallée, de Barbet Shroeder. Deux histoires de défoncés. Qui ont vieilli, d'ailleurs. Les valseuses, c'est l'histoire de deux types qui veulent du cul. Rien ne me surprenait parce que j'avais vécu ça tous les jours chez moi. Il y a du sexe, mais il est très libre. La petite Huppert, elle dit « merci pour tout » après avoir couché avec Patrick [Dewaere] et moi. Elle n'a d'ailleurs jamais été aussi bonne que dans ce « merci pour tout ». Il n'y a pas beaucoup de gamines qui peuvent s'exprimer ainsi. C'était l'aube d'une grande actrice.

Jeanne [Moreau] aussi était sublime. Ce qui n'est pas toujours le cas. Je vous rassure, moi aussi je fais parfois n'importe quoi. Les grands films, c'est une alchimie étrange qui lie les acteurs, le scénario, la mise en scène, l'époque... Les personnages sortent de l'écran. Dans Saint-Amour avec Benoît [Poelvoorde] et Vincent [Lacoste], il se passe la même chose. Ces deux-là sont des natures. Ils n'ont pas de tics. Benoît se donne à 150%. J'ai même parfois peur pour lui, comme les gens ont pu avoir peur pour moi lorsque je donnais l'impression de déborder.

 

 

Les années 80-90 sont magnifiques, vous enchaînez les grands films. Les années 2000, en revanche, ne sont pas terribles. Baisse de qualité très sensible.

Je passais mon temps dans les avions. Je servais de go-beetwen pour les affaires des uns et des autres. J'allais à Cuba voir Fidel Castro qui avait adoré Danton et Vatel. J'avais fait cent cinquante films et pas des daubes. J'ai gagné des prix et des emmerdes. Pendant ces années, j'ai appris à connaître le monde la finance. Encore des rencontres.

Entendre que Depardieu était perdu pour le cinéma français...

Je m'en foutais complètement.

Comment êtes-vous redescendu sur terre ? Vous semblez reprendre votre carrière en main depuis quelques temps.

J'ai repris, oui, mais sans être payé pour ne rien devoir au fisc français. J'ai fait The Valley of Love gratuitement. Je touche si le film marche.

Pourquoi acceptez-vous de tourner dans une série télé comme Marseille ? 

J'avais vu le film d'Emilio Siri, Ennemis intimes sur la guerre d'Algérie. Le gars m'intéresse. J'ai lu un épisode de la série; c'était bien. Le projet a mis du temps à se finaliser. Je n'en avais plus entendu parler parce que la production pensait que je n'étais pas gérable sur un plateau...

On vous voit ainsi ?

Oui, c'est bizarre hein ? Bref, j'ai lu l'ensemble, c'était toujours bien. Le tournage a duré trois mois. J'ai vécu à l'hôtel. J'aime de plus en plus vivre à l'hôtel.

Pourquoi cette image de personnage ingérable ?

Je ne sais pas. J'ai dû l'être à une époque. Je me suis trouvé ingérable moi-même. Quand je buvais beaucoup. Mais j'ai toujours tenu mes engagements et mes rôles. Sur Le choix des armes, Montant m'a engueulé parce que j'avais tourné une scène alors que j'étais saoul. C'était la nuit et la nuit, à l'époque, je picolais. On l'a retournée de jour, c'était beaucoup mieux.

Delépine et Kervern, avec qui vous avez tourné Mammuth et Saint Amour, sont des types qui doivent vous plaire: libres, anars...

J'avais beaucoup aimé jouer dans Mammuth. Je comprends l'esprit Groland, dont ils sont issus, mais je n'y adhère plus. On se fout de tout. Ça m'énerve.

Pourquoi avez-vous retourné avec eux, alors ?

J'étais content de tourner avec Benoît. C'est un être humain magnifique. Honnête, à vif, cultivé. Il connait la douleur mais il ne l'étale pas. J'avais envie de retravailler avec lui après L'autre Dumas. Et avec mon petit Lacoste que j'aime aussi beaucoup.

Que va-t-il se passer en 2016 ?

Je tourne avec Erik Zonca un polar à côté de Romain Duris. Puis, le film de Fanny [Ardant], parce que c'est Fanny et ça me suffit. Puis dix jours de tournage avec Huppert sur le prochain Serge Bozon. Pour l'instant, c'est tout.

Pensez-vous revenir à la mise en scène ?

Ah non. Ça m'emmerde. Moi, sur un plateau, je peux tenir une cantine et éviter les tensions sur un tournage. Je suis très gérable. Qu'on se le dise!...  

 

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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 15:30

 

« Je ne fais peur qu'aux imbéciles »

Entretien

(Patrick Cabannes avec Alain Delon)

 

Pénétrer dans le domaine de La Brûlerie, à Douchy (Loiret), n'est pas chose facile. Il faut franchir un portail majestueux, décliner son identité auprès d'un garde, emprunter un long chemin qui serpente au cœur d'un bois, contourne un immense étang et débouche enfin sur un charmant manoir. Sous un appentis dort une berline immatriculée en Suisse. Sur le perron, se tient notre hôte. Bienvenue chez Alain Delon. Cheveux gris savamment décoiffés, sourire aux lèvres et regard bleu acier. L'acteur semble heureux. Et il a de quoi. À l'aube de ses 80 ans, France 3 lui consacre un magnifique portrait. Entretien exclusif.

 

 

Comment avez-vous déniché cet endroit ?

Je tournais dans la région et, en rentrant à Paris, j'ai été intrigué par un haut mur d'enceinte interminable. Je me suis arrêté au bord de la route, je l'ai escaladé et j'ai découvert un parc incroyable. Ce jour-là, j'ai décidé que j'en deviendrais propriétaire. Ça m'a pris trois ans! C'est devenu la base des Delon. Mes enfants y ont fait leurs premiers pas. C'est un lieu riche en souvenirs où l'on aime se retrouver.

Pourquoi s'enterrer dans un lieu si loin de tout ?

Vous ne croyez pas si bien dire. Je ne suis à Paris qu'occasionnellement, pour mes affaires. Le plus clair de mon temps, je le passe ici. J'y vis entouré de mes chiens. Je leur ai aménagé un cimetière: certains y reposent en couple. Pour rester parmi eux, j'ai construit une petite chapelle. C'est là que je serai enterré, j'ai toutes les autorisations, ainsi que d'autres membres de la famille s'ils le souhaitent. Il y a huit places...

France 3 diffuse Alain Delon, cet inconnu, un portrait plutôt flatteur. En êtes-vous fier?

J'en suis surtout heureux. D'autant qu'on ne m'a demandé ni mon avis ni d'y participer. J'ai appris l'existence de ce portrait par mes avocats suisses, contactés pour des problèmes de droit. Et, quand j'ai vu ce film, j'ai dit bravo. Je l'ai trouvé remarquable, magnifique. J'ai été très sensible au titre : Alain Delon, cet inconnu.

Pour quelle raison?

Les gens ignorent beaucoup de choses sur moi... Ils vont découvrir ce que je n'ai jamais montré.

Par exemple?

Combien sont-ils à savoir que j'ai passé mon enfance en prison ? Du moins dans la cour de la prison de Fresnes, mon père adoptif y était gardien, où je jouais avec d'autres enfants de gardiens. En revoyant ces images, j'ai ressenti de l'émotion. J'étais vraiment secoué... Ça m'a mis la larme à l'œil.

 

 

On dit que vous faites peur...

C'est une connerie ! Ça m'a suivi toute ma vie, mais c'est une connerie noire ! J'ai l'habitude de dire que je ne fais peur qu'aux imbéciles. Il n'y a qu'eux qui ont peur moi. Je n'ai jamais fait peur à Visconti, à Clément, à Melville... Cela m'a même empêché de tourner avec certains réalisateurs, Truffaut par exemple.

Comment qualifieriez-vous ce portrait?

De véridique. Pas de mensonge, pas de bobard : c'est LA vérité ! Notamment lorsque je pars en Indochine, alors que je n'ai que 17 ans. C'était pour foutre le camp de chez moi. Sans cet événement, ma vie eût été bien différente...

Être acteur vous est apparu comme une évidence...

Exactement. Cette évidence, je la dois à Yves Allégret. Un jour, il m'a dit : «Alain, je voudrais que tu parles comme tu parles, que tu regardes comme tu regardes, que tu écoutes comme tu écoutes, que tu bouges comme tu bouges. Sois-toi. Vis !» Ça a marqué toute ma carrière. Je n'ai pas fait comme Belmondo ou Jean Rochefort, quatorze ans de cours ou d'école. Être acteur, c'est un accident. C'est quelqu'un qu'on prend et qu'on met au service du cinéma ; être comédien, c'est un métier qui s'apprend. Burt Lancaster, Jean Gabin sont des accidents au même titre que Tapie. Moi aussi je suis un accident !

Ce portrait passe rapidement sur votre face cachée, comme l'affaire Markovic...

L'affaire Markovic a pris des proportions incroyables parce qu'on y a mêlé M. et Mme Pompidou. Et même de Gaulle ! C'était un Yougoslave qui vivait chez moi. C'était mon garde du corps et ce n'était pas un voyou. Disons qu'aujourd'hui on le qualifierait de migrant.

 

 

En parlant de migrants, Nadine Morano a dit récemment que la France était un pays de race blanche. Qu'en pensez-vous ?

Je n'ai pas envie de juger ou d'en discuter. Juste une question: «Le Kenya est un pays de quelle race ?». Les gens sont noirs. C'est une polémique ridicule, grotesque, qui n'a aucun sens. Elle a des c... de tenir comme elle tient et de dire : «Je vous emmerde tous, je dis ce que je pense et je continuerai à le dire». Chapeau !

Que pensez-vous de la politique menée par François Hollande et Manuel Valls ?

J'ai connu la France du général de Gaulle et c'était autre chose. Depuis, elle a été plutôt en se dégradant. Gauche, droite, tous les coups sont permis. Ce qui se passe est dégueulasse, d'où le désintérêt des Français pour la politique.

Vous vous étiez déjà exprimé sur la montée de Front national. Aujourd'hui, qu'en pensez-vous ?

Je suis un ami de Jean-Marie Le Pen depuis cinquante ans. Mais, sur le Front national, j'ai simplement dit que je trouvais ça normal que les gens se rapproche de ce parti parce qu'ils en ont marre. Marre de tout ! Et c'est pour ça qu'ils sont prêts à aller n'importe où. Je le confirme : les gens ne savent plus où ils en sont, alors pourquoi pas le Front national...

On connaît Alain Delon au cinéma mais vous avez également joué pour la télévision...

Au cinéma ou à la télévision, quand on dit «moteur», c'est pareil pour moi ! Il y a une caméra qui vous regarde et vous devez lui dire ce que vous avez envie de lui dire. J'ai eu la chance qu'on me propose des rôles intéressants à la télévision, comme Franck Riva ou Fabio Montale. C'était une expérience enrichissante.

Elle offre aussi une belle exposition. Est-ce important pour vous ?

C'est vrai que, 12 millions de téléspectateurs, ce n'est pas rien ! Mais ce n'est pas le plus important. Je n'ai jamais été à la recherche du succès, du triomphe ou de l'argent. Je n'ai jamais fait quelque chose pour de l'argent. J'ai toujours fait ce que je voulais, quand je voulais, où je voulais et avec qui je voulais ! Vous imaginez la chance que j'ai eue...

 

 

Regardez-vous la télévision ?

Plus maintenant. Elle m'emmerde et on n'apprend rien. J'ai l'impression qu'il n'y a plus que l'audience qui compte. Il m'arrive de regarder un bon documentaire et, lorsque l'actualité l'impose, je me rabats sur BFMTV. J'étais accro à la télévision, mais maintenant c'est terminé.

Que pensez-vous de Cyril Hanouna ?

Il ne va pas être content, car je n'en pense rien (rires). Il a dû comprendre et bien assimiler pourquoi on l'aimait. Et il en joue. Je trouve ça guignolesque. Cyril Hanouna, à chaque fois que je tombe sur lui, c'est toujours la même mimique, le même sourire, le même regard. Il n'y a pas que lui. Ce qui me fascine «salement», c'est que ces émissions sont faites parce qu'on est sûr d'accrocher des millions de cons. Je n'ai pas dit de «Français», j'ai dit de «cons» !

Comment avez-vous vécu le départ de Claire Chazal ?

C'est une amie et je suis sûre que cela n'a pas dû la surprendre. Il y a un moment où il faut savoir céder sa place et passer à autre chose. C'est un peu ce qui m'est arrivé... Après, il y a la manière de le faire... Et là on peut dire que c'était un peu cavalier.

Que pensez-vous d'Anne-Claire Coudray, sa remplaçante ?

Elle n'est pas super géniale à côté de Claire et je lui prédis une carrière moins longue ! C'est une question d'époque : les longues carrières, comme au cinéma pour Belmondo, Delon et quelques autres, c'est révolu. Vous pensez que, dans trente ans, vous allez voir Dujardin ? Non! Maintenant, tout va très vite. C'est avant tout de l'industrie, du pognon. Ça manque de sincérité, de cœur et de chaleur. Je regrette cette dérive.

Entre Marc-Olivier Fogiel et Laurent Ruquier, lequel choisissez-vous ?

J'aime bien Fogiel, je le connais depuis qu'il est môme. Et ce que fait Ruquier n'est pas facile. Faut le faire quand même : c'est toujours un peu la même chose. Le rictus, le ton... Mais il sait pourquoi il le fait.

Vous avez été exclu du comité Miss France. C'est un regret ?

Et on revient sur le Front national. À la suite d'une réflexion, qui a été transformée par la presse, on m'a viré de Miss France! Comment peut-on agir de la sorte ? Et tout cas, cette décision m'a privé d'une excellente soirée où je me trouvais entouré de jolies filles (sourire).

Mais vous êtes proche du Front national ?

Non. Et, si je l'étais, pourquoi n'en aurais-je pas le droit ? L'extrême gauche et Mélenchon, c'est valable, mais l'extrême droite, non ? Le Front national représente quand même 6 millions de personnes. C'est 6 millions de cons ? On a le droit de ne pas aimer, mais on doit le respecter.

Invitée sur le divan de Marc-Olivier Fogiel, Mireille Darc vous a fait une véritable déclaration d'amour. Surpris ?

Elle est sincère, elle est vraie. Elle ne l'a pas fait parce qu'elle était sur le divan, mais parce qu'elle le pense, c'est certain. C'était très beau. Mireille est une personne indissociable de ma vie. On se parle pratiquement tous les jours. J'aime beaucoup Mireille. Elle a été probablement le plus grand amour de ma vie. LA femme de ma vie.

 

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Published by Willow - dans Divers Interviews
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15 août 2015 6 15 /08 /août /2015 00:56

 

Irak – Les vérités qui dérangent

Entretien

(Silvia Cattori avec Jean-Marie Benjamin)

 

 

A partir de plusieurs entretiens exclusifs avec Tarek Aziz, ce livre nous plonge dans les arcanes et les drames engendrés par l'intervention militaire des Etats-Unis et de leurs alliés européens en mars 2003. Témoin et acteur hors normes, Jean-Marie Benjamin nous donne des clés de compréhension à travers des faits qu'il a lui-même vécus : « Ils ne savent plus comment arrêter le monstre qu'ils ont créé de leurs propres mains ! » Janvier 2003, J-M Benjamin rencontre Tarek Aziz à Bagdad et lui porte une invitation à une audience avec le pape Jean-Paul II. Février 2003, la DGSE l'envoie à Bagdad pour quérir les derniers éclaircissements avant le discours de Dominique de Villepin à l'ONU. Des témoignages exclusifs sur les Kurdes, le PKK, la Syrie. La situation des chrétiens aujourd'hui en Irak et Syrie. Les raisons de partir au djihad. Le financement de l'Etat islamique. Le jeu dangereux de l'Arabie Saoudite.

 

 

Jean-Marie Benjamin, avant de parler de votre dernier ouvrage « Irak, l’effet boomerang – Entretiens avec Tarek Aziz », pouvez-vous dire quelque mots de la très singulière trajectoire qui vous a conduit à vous établir en Italie (1)?

En 1968, à l’âge de 19 ans, j’ai lu un livre consacré à Padre Pio, un moine capucin qui avait les stigmates. Je n’étais pas très pratiquant. Cela m’avait intrigué. J’ai décidé d’aller le voir dans le sud de l’Italie où j’ai pu m’entretenir avec lui. Je suis resté 11 jours à San Giovanni Rotondo. Des milliers de gens venaient des quatre coins du monde voir ce capucin qui faisait tant de miracles. La rencontre avec ce personnage exceptionnel a eu un impact extraordinaire sur moi. Je me suis promis que je reviendrais en Italie. J’y suis revenu en 1974 et j’y suis toujours.

Je travaillais comme arrangeur pour des orchestrations de chansons et compositeur (musique classique, de films et de variété); j’ai également fait des séances d’enregistrement de disco music à Londres comme arrangeur, guitariste et clavier. Mon premier disque a été distribué chez Barclay en 1965. Entre 70 et 80 j’ai composé « Jérusalem », ma première symphonie, ainsi qu’un oratorio sur la création des anges, présenté à l’Opéra de Madrid en 1974. En 1984 j’ai donné un concert de mon « Ode to the child » en Eurovision à Rome avec l’orchestre et chœurs de la RAI. Le final a été adopté par l’UNICEF comme hymne officiel. Paul Mc Cartney a enregistré mon « Ode to the child » dans une version transcrite pour guitare et orchestre dans un disque intitulé « The family way ». Dans ma carrière artistique j’ai enregistré 28 disques de musique classique, pop music, chansons, musiques de films. Ensuite l’ONU m’a proposé un poste de « Special events officer » à l’UNICEF à Genève ou j’ai organisé pendant 6 ans de nombreuses transmissions internationales de télévision et événements spéciaux, en Europe, Japon, Canada, avec de nombreux artistes dont Peter Ustinov et Audrey Hepburn, des évènements télévisés, des spectacles destinés à collecter des fonds pour l’UNICEF. En 1988 j’ai quitté mes activités à l’ONU pour le sacerdoce et arrêté mes activités artistiques. J’y pensais depuis ma visite à Padre Pio, vingt ans auparavant. J’ai été ordonné prêtre à Rome en 1991 où je suis resté vingt ans avant de m’établir ici en Ombrie. D’abord à Assise, puis près de ce petit village de Bevagna, à 16 km d’Assise. Je n’ai pas de charge pastorale. Après mon ordination on m’a encouragé à poursuivre mes activités artistiques au service de l’Eglise.

Vous avez bien connu l’Irak durant les années où il était frappé par la guerre. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à ce pays ?

En 1997 je me suis rendu en Irak pour réaliser un film sur la Mésopotamie, berceau de la civilisation. L’Irak était alors sous embargo. J’ai néanmoins obtenu l’autorisation du gouvernement de Saddam Hussein de pouvoir aller où je voulais. Avec une équipe de 7 personnes j’ai pu voyager durant cinq semaines, du nord au sud du pays, sur un territoire couvrant 7000 ans d’histoire : c’est-à-dire, de Mossoul, Ninive, jusqu’à Babylone, pour redescendre vers Ur et Chaldée, la ville natale d’Abraham. J’ai donc pu réaliser le film « La genèse du temps » qui a été diffusé par la RAI et d’autres télévisions. Ensuite, de 1998 à 2003, je suis allé en Irak tous les 3 ou 4 mois environ. Au cours de ces cinq années en Irak j’ai tourné plus de 200 heures de films.

Au départ, votre intérêt pour l’Irak était culturel. Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste de l’usage d’armes à l’uranium appauvri ?

Nous étions au sud de l’Irak, près de Bassorah quand notre guide nous a averti que nous nous trouvions dans une zone bombardée en 1991 durant la guerre du Golfe : « Ne vous n’approchez pas de ces barrières. Vous voyez ces débris de chars et de missiles ? Ne les touchez pas. Ils sont radioactifs ! Ils sont contaminés. Ils ont utilisé des armes renforcées avec de l’uranium 238. Quand elles explosent, elles libèrent des milliards de particules radioactives qui contaminent tout.»

Personne ne parlait alors de l’uranium appauvri et de ses conséquences pour la population et pour l’environnement. C’est ainsi que j’ai brutalement découvert qu’en Irak les forces de la coalition occidentale avaient fait usage de bombes à l’uranium appauvri, contaminé toute une région pour des millénaires. J’ai tout de suite pensé que je devais recueillir des éléments de preuve, porter à la connaissance du public des nouvelles d’une telle gravité dont personne ne parlait. C’est ainsi qu’en décembre 1998 je suis reparti à Bagdad avec mon cameraman pour enquêter là-dessus. J’ai rapporté quantité de documents qui attestaient que des armes à l’uranium appauvri avaient été utilisées, et j’ai témoigné. Les éditions Favre (2), m’ont demandé d’écrire un livre. J’ai accepté. Mais pour éviter que l’on me décrédibilise, en m’accusant de servir la propagande de Saddam Hussein, j’ai pensé que je devais apporter également des preuves émanant de sources occidentales. J’ai contacté des vétérans américains qui avaient combattu durant la guerre du Golfe ; parmi eux il y avait des malades qui disaient avoir été contaminés en Irak. J’ai obtenu des documents classés « secret défense » indiquant précisément le type d’armes à l’uranium appauvri et les quantités utilisées. J’ai pu établir que 400 à 450 tonnes d’uranium avaient été répandues en Irak en 1991.

Quand mon livre est sorti l’ambassade américaine a protesté auprès du Saint Siège. L’administration des Etats-Unis a demandé « Comment le Père Benjamin s’est-il procuré des documents du Pentagone classés secret défense ? ». La Secrétairerie d’Etat du Vatican a répondu « Écrivez-lui, il vous répondra ». Ils ne m’ont jamais écrit.

 

 

C’est ainsi que vous avez été le premier lanceur d’alerte sur l’usage des armes à l’uranium appauvri ?

Tout ce que je pouvais entreprendre pour alerter l’opinion je l’ai tenté. J’avais le devoir moral de raconter ce que j’avais vu en Irak. Quand j’ai présenté mon livre « Irak: Apocalypse » lors d’une conférence de presse à Paris,  plusieurs journalistes ont mis en doute mes affirmations. Un journaliste du Figaro s’est levé pour me dire: « Vous savez, mon père, si c’était vrai ça se saurait ». Deux ans plus tard,  quand le monde a su que l’OTAN avait fait usage d’armes à l’uranium appauvri en Yougoslavie, il a eu l’élégance de reconnaître son erreur : « Je n’y croyais pas mais maintenant on a des preuves que ce que disait Benjamin était malheureusement une réalité. Ces armes sont terribles, elles tuent plus de gens après la guerre que pendant ».

Sur ces armes j’ai réalisé en 2001 le film « Irak-Radioactivité ». Il a été projeté en 2009 au Sénat français et a été présenté dans plusieurs festivals de films.

C’est alors que vous vous êtes consacré à dénoncer les conséquences désastreuses des sanctions « pétrole contre nourriture » dont les médias ne parlaient pas ?

En France, il y avait un silence politique et médiatique complet. Alors que je dénonçais la réalité tragique de la population soumise à ce terrible embargo on me répondait : « Vous êtes pro-Saddam et anti-américain ». Bien évidemment, quand on dénonce des vérités qui ne plaisent pas, ceux qui n’ont pas d’arguments à vous opposer, vous accusent d’avoir un parti pris. Comme le disait Saint Thomas d’Aquin « Le dénigrement est la passion de l’insuffisance ».

Ces sanctions de l’ONU ont soumis l’Irak à un sévère embargo, en violation de la Charte des Nations Unis. Celle-ci stipule que rien ne peut justifier de laisser mourir de faim et de maladie une population à des fins politiques. C’est ainsi que l’ONU a sponsorisé un véritable génocide.

En 1999 l’UNICEF a publié un rapport affirmant que 5’000 à 6’000 enfants mouraient chaque mois de maladies et de malnutrition, à cause de l’embargo. A la question du journaliste qui l’interpellait, Madeleine Albright, alors Secrétaire d’Etat US,  a répondu: « Cinq à six mille enfants par mois, c’est terrible mais c’est le prix à payer » ! Evidemment, ce n’étaient pas des enfants américains. Les enfants irakiens ne comptaient pas. Les Etats-Unis parlent beaucoup des droits de l’homme, ceux de leurs citoyens, naturellement.

Les sanctions de l’ONU, entre 1991 et 2003, ont conduit à la mort de 1’600’000 d’Irakiens, dont 600’000 enfants ! N’est-ce pas un génocide ?  Au total, la guerre du Golfe de 1991 à 2002, suivie de 12 ans d’embargo, puis la nouvelle guerre de Bush (2003 à 2012) et les attentats qui ont suivi, ont causé la mort de plus de deux millions et demi d’Irakiens. C’était un véritable génocide ! Les responsables de ce crime n’ont jamais été inquiétés. Cent ans après, on condamne à juste titre le génocide d’un million d’Arméniens. Pourquoi aucune instance officielle n’a jamais condamné le génocide de 1,6 millions de morts Irakiens ? Pourquoi n’y a-t-il jamais eu d’enquête de l’ONU sur les crimes commis durant ces deux guerres contre l’Irak ? Parce que l’embargo qui a causé ce génocide a été mis en application par l’ONU. Pourquoi tel pays qui ne respecte pas une résolution est-il bombardé, tandis que tel autre, Israël, qui n’a respecté aucune des quelques 40 résolutions depuis 1947, peut continuer à violer tous les droits, en toute impunité ? A-t-on jamais décrété un embargo contre le non-respect de ces résolutions par Israël ? L’ONU, comme on l’a vu, ne sert pas la justice, c’est une machine au service d’une superpuissance. L’ONU a servi à sanctionner et attaquer des pays qui étaient dans la ligne de mire d’Israël et de ses alliés.

 

Le père Benjamin en Irak

 

On découvre dans « Effet boumerang » que le discours de Dominique de Villepin au Conseil de sécurité peu avant le déclenchement de la guerre, s’est en partie fondé sur des informations que vous aviez confirmées. S’agissait-il d’informations qui exposaient les mensonges de la propagande de ceux qui voulaient entrer en guerre ?

En effet, j’ai été approché par les services secrets français. Ils m’ont demandé de me rendre à Bagdad où je devais rencontrer le premier ministre Tarek Aziz. J’étais chargé de lui poser cinq questions.  C’était avant que le président Chirac et Dominique Villepin ne prennent la décision d’opposer leur veto à l’intervention militaire en Irak. Ce que j’ai rapporté comme réponses a pu compter dans leur détermination. Je raconte cela en détail dans mon livre. Cela dit, les services de renseignements français étaient fort bien renseignés. Ils étaient conscients que l’intervention des Etats-Unis provoquerait mort et chaos non seulement en Irak mais dans l’ensemble du Moyen-Orient. C’est ce qui est malheureusement arrivé.

Les Etats Unis ont démembré l’Irak, saigné sa population, pour la deuxième fois. Résultat : avant ils ont inventé l’ « ennemi » Saddam Hussein ; maintenant nous avons l’ennemi Etat islamique. Un très grand progrès de démocratisation !

Le président Saddam Hussein a été pendu. Il n’a pas eu droit à une mort digne. Le premier ministre Tarek Aziz non plus. La description de vos rencontres avec M. Aziz est très émouvante. On comprend qu’il était lucide, qu’il savait que les Etats-Unis iraient au jusqu’au bout…

Je l’ai rencontré plusieurs fois. Surtout peu avant l’intervention de mars 2003. Il m’avait confié que Saddam Hussein avait donné l’ordre de distribuer des armes à toute la population et que le pays disposait déjà de 5 millions de volontaires, chiites, sunnites et chrétiens, pour l’organisation de la résistance. Tarek Aziz était persuadé que les Etats-Unis allaient cette fois envahir et occuper l’Irak. Tandis que Saddam Hussein, conseillé par ses deux fils, pensait qu’ils n’oseraient pas. Ce sont ses fils qui, en 1991, lui avaient conseillé d’entrer au Koweït. Celui-ci pompait le pétrole qui se trouvait dans le sous-sol irakien. Tarek Aziz m’avait dit qu’il avait conseillé à Saddam à Hussein de ne pas entrer au Koweït ; de se limiter à positionner les forces armées sur la frontière et de convoquer le Conseil de sécurité. Saddam Hussein a malheureusement écouté ses fils.

Le 15 janvier 2002, persuadé que les Etats-Unis attaqueraient, j’envoyai une lettre par fax à la Secrétairerie d’Etat du Vatican, au cardinal Jean-Louis Tauran, lequel à l’époque était le ministre des affaires étrangères du Saint Siège, pour lui dire : «Nous sommes à l’aube d’une nouvelle guerre qui sera terrible pour le peuple irakien, mais aussi pour toute la région. Si Tarek Aziz, le vice premier ministre irakien est invité à Rome en visite privée, pourriez-vous solliciter l’éventuelle disponibilité du Saint-Père Jean-Paul II à le recevoir en audience ? » Deux jours après, le Secrétaire d’Etat m’a répondu : « Vous pouvez organiser cette visite ».

Le Vatican voulait faire quelque chose. Mais s’il invitait directement Tarek Aziz il s’exposait aux protestations des Etats-Unis, et pas seulement. Je me suis à nouveau rendu en Irak pour informer Tarek Aziz que le pape Jean-Paul II était disposé à le rencontrer au Vatican. Tarek Aziz a accepté. Il est venu à Rome. Il s’est également rendu à Assise où il a donné une conférence de presse. Je lui ai transmis le message des services secrets français l’informant que la France lui offrait l’asile politique s’il ne voulait plus retourner à Bagdad ; c’était le 14 février 2003. Tarek Aziz m’a répondu : « Remerciez le Président et le gouvernement français ; mais je ne peux pas laisser mon peuple sous les bombes et moi rester à l’étranger. » Il est retourné à Bagdad.

La visite de Tarek Aziz n’a pas plu à nombre de gens à Rome. Il y a eu des pressions et des menaces. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Mais sa venue à Rome, ses poignantes déclarations, n’ont servi à rien. Les Etats-Unis ont même accéléré leur intervention. Le 19 mars les Etats-Unis ont attaqué l’Irak. Recherché par les forces US qui lui promettaient la libération après quelques mois, Tarek Aziz s’est livré. La détention de Tarek Aziz était une détention arbitraire en violation des Conventions de Genève (la Commission des Droits de l’homme à Genève a  publié un document sur la détention de Tarek Aziz).

Les Etats-Unis sont intervenus en Irak unilatéralement sans l’aval du Conseil de sécurité. C’est la loi du plus fort. C’était une guerre illégale.  L’Irak ne menaçait personne et n’avait pas d’armes de destruction massive. Tous les gouvernements le savaient mais ils se sont tus. Il y avait une propagande devant faire croire que Saddam Hussein était unanimement haï par son peuple. Ce qui était faux. Il était largement soutenu par son peuple. Il avait fait armer la population pour qu’elle puisse résister contre l’agresseur. La preuve qu’il n’avait pas à craindre qu’elle se retournerait contre lui. La destruction de la statue de Saddam Hussein a été présentée comme la preuve que le peuple se ralliait aux soi-disant libérateurs, qu’il haïssait Hussein. C’était une manipulation. Il n’y avait pas d’Irakiens qui applaudissaient l’arrivée de l’occupant. Il n’y avait qu’une centaine d’hommes, des Koweitiens pour la plupart, que l’armée US avait amenés en autobus.

 

J. Chirac & D. Villepin - - T. Aziz & S. Hussein

 

Au sujet des pressions et menaces lors de la venue de Tarek Aziz à Rome, pouvez-vous nous en dire davantage ?

Oui, dans l’Eglise, et même au sein de la Communauté de Sant’ Egidio, réputée pour organiser des actions pour la paix, je n’ai pas trouvé l’écoute que l’on pouvait attendre. Chaque fois que je les ai sollicités afin qu’ils soutiennent mes actions, ils m’ont ignoré. Par la suite j’ai découvert que, quand des personnalités haut placées comme Madeleine Albright ou James Baker arrivaient à Rome, la première chose qu’ils faisaient était d’aller à la Communauté de Sant’ Egidio, avant même de rencontrer le Président de la République ou le Président du Conseil. Tout cela m’a permis de comprendre pourquoi, deux fois par an, deux émissaires de la Communauté de Sant’ Egidio étaient reçus au Département d’Etat. Cette Communauté est en grande partie sponsorisée par les Etats-Unis. Elle obéit donc à ses sponsors. Voilà pourquoi elle n’a pris aucune position contre cette guerre qui frappait si cruellement et injustement le peuple irakien.

Cette guerre que vous aviez voulu empêcher de toutes vos forces a eu lieu. Seule la France a dit son refus. Est-ce à dire que les Etats qui ont laissé faire ne savaient pas que cette guerre se fondait sur des mensonges ?

Tous les pays impliqués avaient des services de renseignement. Toutes les chancelleries savaient qu’après 12 ans de bombardements intensifs et d’embargo l’Irak ne possédait plus rien ; que son peuple était à l’agonie et n’était pas en mesure de menacer qui que ce soit. Ils savaient qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massives en Irak. Les inspecteurs de l’ONU avaient sillonné le pays durant 12 ans. Leurs nombreux rapports avaient établi que l’Irak n’avait plus ni armes chimiques ni armes conventionnelles, qu’elles avaient été toutes détruites avant 1993. Le chef des inspecteurs de l’ONU pour le désarmement de l’Irak, Scott Ritter, a  publié en 2005 un livre au sujet du désarmement de l’Irak où il raconte que le gouvernement de George W. Bush savait pertinemment que l’Irak n’avait même plus un seul avion ou hélicoptère en état de décoller ni aucune arme. Malgré cela les Etats-Unis persistaient à dire que les armes de destruction massives de Saddam Hussein menaçaient le monde entier. Et Tony Blair, lui, allait répétant que l’Irak pouvait « frapper Londres avec une bombe atomique en 45 minutes ». Bush et son administration ont raconté des quantités de mensonges destinés à tromper l’opinion publique et manipuler les consciences. Tout cela est effrayant. Aujourd’hui, George W. Bush qui a causé la mort de millions d’innocents coule des jours tranquilles dans son ranch du Texas.

 

T. Blair & G.W. Bush - J. Baker & M. Albright

 

Selon vous, s’agissait-il d’une guerre qui devait affaiblir l’Irak dans l’intérêt d’Israël et non comme cela a été souvent dit, d’une guerre pour le pétrole ?

Il faut rappeler ce qu’était l’Irak avant 1991. C’était un pays florissant, doté d’un réseau d’autoroutes à quatre voies qui traversait tout le territoire. Quelque chose d’unique dans la région. Un pays qui fournissait l’électricité gratuitement aux villages pauvres du sud ; qui offrait des bourses à tous les étudiants irakiens ainsi qu’aux étudiants qui venaient de Jordanie, de Palestine, de Syrie, de partout. L’Université de Bagdad était une des plus grandes universités du Moyen Orient. La sécurité sociale et les soins étaient gratuits pour tous. L’Irak était un des pays arabes les plus ouverts et avancés. Le seul pays arabe où les femmes avaient des responsabilités aux plus hautes charges de l’Etat. Elles étaient libres de porter ou pas le voile. Maintenant, elles sont obligées d’être complètement couvertes. Mais un pays aussi riche et développé, qui avait une armée forte et des alliés et soutenait la lutte du peuple palestinien, devenait trop préoccupant pour Israël. Une fois la guerre contre l’Iran terminée, l’Irak devenait trop puissant pour Israël.

Vous portez un regard très amer sur les médias. Sur leur  manque d’éthique. Pensez-vous qu’ils ont une responsabilité directe dans ce vaste désastre ?

Oui. La presse occidentale a totalement failli. Avant 2003 les journalistes n’allaient pas en Irak, prétendant que l’on ne pouvait pas avoir de visas. Ce qui n’était pas vrai. J’avais interrogé le Ministre de l’information à Bagdad. Il m’avait dit avoir accordé de nombreux visas à des journalistes occidentaux. Qu’il avait constaté par la  suite qu’ils venaient en Irak à des fins de propagande ; qu’ils ne disaient de l’effet terrible que ces bombardements continus et les sanctions avaient sur la population. Comme ce journaliste du Corriere della Sera rencontré à Bagdad dont je tairai le nom qui m’avait demandé des conseils.

Avant de quitter l’Irak il est revenu me voir en me disant : dans ce gros paquet, dont j’ai donné copie à l’ambassadeur italien, j’ai noté ce que j’ai vu ; dans ce petit paquet j’ai gardé ce qui va être publié. Devant mon étonnement il m’a expliqué que s’il disait ce qu’il avait vu dans cette guerre, son journal ne le publierait pas, et qu’il s’en était donc tenu à ce qui cadrait avec la position de son journal. Une position bien évidemment favorable à l’agression US. Toutes les rédactions savaient ce qui se passait. Leurs reporters, qui recevaient trois fois leur salaire en zone de guerre, n’allaient pas compromettre leur carrière en s’opposant à la censure. En clair ils devaient faire croire que les Etats-Unis libéraient l’Irak.

J’avais moi-même découvert que les reporters à qui l’Irak avait accordé des visas ne faisaient aucune enquête, aucune mention des atrocités commises contre les civils. Qu’ils venaient en Irak pour répéter les uns après les autres que Saddam Hussein était un nouvel Hitler, un criminel de guerre qui gazait et massacrait les Kurdes.

L’Institut stratégique du Collège de guerre de la Pennsylvanie avait enquêté sur ce sujet et publié un rapport de 97 pages pour le compte du Congrès américain sur le gazage des Kurdes à Halabja en 1988 intitulé « Iraqi power and US security in the Middle East ». Ce rapport, j’en parle dans mon livre, critique durement la politique américaine et dit que, d’après les analyses de tissus humains faites dans ses laboratoires, plusieurs substances n’appartenaient pas aux armes chimiques irakiennes. Les Etats-Unis savaient parfaitement quelles armes chimiques l’Irak possédait puisque ce sont eux qui les avaient fournies pendant la guerre Irak-Iran. Une fois cette guerre finie ils ont cessé de fournir des armes à l’Irak.

Le cas de John, un honnête reporter de CNN  que vous évoquez dans votre livre, est révélateur. Il était affligé de découvrir que sa chaîne ne montrait pas aux téléspectateurs ce qu’il rapportait…

En 1998, CNN s’était installée au Racheed Hotel de Bagdad, comme toute la presse étrangère. C’est là que j’avais rencontré John, avec lequel j’avais sympathisé. John avait filmé les corps déchiquetés par les bombes, les blessés qui agonisaient dans les hôpitaux ; mais CNN avait montré des images qui ne laissaient pas voir – ou très peu – les carnages de civils par les bombardements massifs de l’armée US. John avait, tout comme moi, filmé les cibles civiles dans les zones bombardées, dans quelles conditions le personnel accueillait les nombreux blessés et les médecins opéraient sans anesthésie dans les couloirs des hôpitaux privés d’eau et d’électricité. Il me disait : « Tu comprends, nous envoyons un reportage et là-bas, à New-York, ils changent ou modifient les trois quart du reportage, même nos commentaires. Mais qu’est-ce que tu veux ? Je suis marié et j’ai deux enfants, je suis bien payé et je tiens à garder mon job. »

C’est de cette façon totalement mensongère que l’opinion publique a été informée. Cela s’est passé de la même façon avec la guerre contre la Libye en 2011. Les médias n’ont pas montré l’ampleur du carnage. Les forces de l’OTAN ont bombardé pendant des mois et, à la fin, elles ont prétendu que leur intervention n’avait fait que 60 morts ! C’est écœurant.

Cela continue aujourd’hui en Syrie. J’ai suivi depuis l’Italie l’information sur France24. Il y a de bons journalistes mais ils sont alignés sur la position officielle de la France. Dès le début de la crise en Syrie leur couverture était totalement à sens unique. Assad était présenté comme un dictateur sanguinaire. Et quand il se défendait en affirmant qu’il combattait le terrorisme qui menaçait son pays, ils l’accusaient de faire de la propagande. Jusqu’à fin 2013 au moins ils n’ont invité que des opposants syriens ou des experts en faveur des groupes « rebelles ». Jamais ils n’ont donné la parole à des Syriens fidèles à Assad.

Aujourd’hui les choses sont devenues claires aux yeux du public. Et les rédactions ne peuvent plus occulter que les groupes terroristes sont à l’origine du bain de sang et de la ruine de la Syrie ; que ce n’est pas Assad l’ennemi des Syriens. Ils ont maintenant un point de vue plus nuancé sur Assad. Mais évidemment, tous ces gens qui depuis 2011 l’ont qualifié de « criminel de guerre » ne vont pas admettre qu’ils étaient dans l’erreur. Ils ne vont pas admettre qu’il eut fallu soutenir le combat des forces de l’armée syrienne contre les groupes terroristes. Ils ne vont pas s’excuser auprès du public qu’ils ont induit en erreur. Tout cela est grave.

 

Marionnettes de l’info

 

Le titre de votre livre « L’effet boomerang » signifie que la guerre contre l’Irak – et maintenant contre la Syrie – a créé le terrorisme que l’Occident ne sait plus comment gérer ?

Au cours des cinq années où je me suis rendu en Irak je pouvais parler avec tout le monde, me déplacer partout sans problèmes, sans escorte. Cela n’est plus possible depuis 2003. Les Etats-Unis ont brutalisé les Irakiens, détruit leur pays. Aujourd’hui les Occidentaux reçoivent en pleine figure le monstre que leurs interventions militaires ont créé. C’est « l’effet boomerang ». Ceux des prisonniers qui ont survécu aux tortures, quand ils ont été libérés d’Abou Ghraïb, ont rejoint l’organisation de l’Etat islamique ; tout comme des services du parti Baas, ainsi que les anciens officiers de la Garde républicaine de Saddam Hussein.

L’Irak est une société complexe avec des tribus et des clans. Ils ont un dicton qui dit : « Si un ennemi tue un membre ta famille, toi et ta famille ont le devoir de le venger pendant sept générations ».

Aujourd’hui l’Etat islamique effraye. Mais une organisation pareille ne pouvait pas se mettre en place sans que les pays de l’OTAN, qui ont des services de renseignements partout, n’en sachent rien. Ils étaient tous au courant. Ils savaient que l’Arabie saoudite, le Koweït, le Qatar, les Emirats – Etats avec lesquels les puissances occidentales ont des importants liens d’affaires – financent tous ces groupes terroristes en Syrie notamment. Après quoi on voit François Hollande et Fabius, qui se rendent en Arabie saoudite toucher des chèques et signer des contrats en contrepartie du soutien que la France a apporté à ces groupes terroristes sunnites qui font la guerre aux chiites, aux alaouites, et aux chrétiens.

Dans votre livre vous avez des mots durs également à l’égard de la politique étrangère de Hollande, en Syrie notamment. Vous ne croyez pas à sa « guerre contre le terrorisme » ?

Je connais bien la Syrie. En ma qualité de prêtre j’ai souvent été invité à y parler dans les mosquées, à l’heure de la prière.  Vous pouvez voir sur YouTube un extrait d’une de mes interventions dans une mosquée de Damas. Avant les troubles de 2011 il n’y avait aucun problème entre communautés religieuses. La déstabilisation de la Syrie est une opération qui se préparait depuis 2005. La politique d’Assad se distançait de la politique européenne. Elle se rapprochait de plus en plus de la Russie. Les trois vetos russes et chinois, et la ferme position de Poutine contre toute intervention militaire qui violerait la souveraineté de la Syrie, n’ont pas plu à l’Occident.

En 2013 Hollande n’a pas obtenu d’aller bombarder la Syrie comme cela avait été fait en Libye. Associée aux monarchies du Golfe la diplomatie française a soutenu la destruction de la Syrie, mis en action la même propagande qu’elle avait utilisée contre Kadhafi. Il s’est allié aux monarchies du Qatar et de l’Arabie saoudite dont la stratégie géopolitique consiste à briser l’axe de résistance chiite : Iran, Irak, Syrie, Hezbollah. Cette stratégie suppose de faire tomber Assad pour couper le Hezbollah de l’Iran et de ses fournitures d’armes. Cette guerre pilotée par l’étranger a plongé la Syrie dans le chaos. Plus de la moitié de la Syrie est déjà en main des  groupes terroristes.

La France a été à la pointe du combat contre Kadhafi. L’intervention des forces de l’OTAN a conduit à la destruction de l’Etat libyen et à la déstabilisation de toute une région. L’afflux des réfugiés qui effraye maintenant l’Europe est une conséquence directe de cette déstabilisation. C’est ici aussi l’ « effet boomerang » d’une politique ahurissante et extrêmement dangereuse.

Comme l’Arabie saoudite et Israël ne voulaient pas qu’il y ait un accord avec l’Iran, la France a tout tenté durant deux ans pour faire capoter les négociations de l’administration Obama. Elle n’a pas répondu à la proposition de Kerry qui voulait dialoguer avec Assad et travailler avec l’Iran pour combattre l’Etat islamique. Elle n’a pas répondu parce qu’elle est complètement alignée sur la position anti-chrétienne, anti-alaouite et anti-chiite de l’Arabie saoudite. Il y a une fracture sur un point fondamental entre la politique de la France et celle des Etats-Unis. La France est avant tout intéressée à signer des gros contrats avec l’Arabie saoudite ; tandis que les Etats-Unis veulent se distancer de la position anti-chiite de l’Arabie saoudite.

Maintenant que l’accord a été ratifié, Fabius – qui a tout tenté pour l’empêcher – est pressé de signer des contrats d’affaire avec l’Iran ! Il a été le premier à se précipiter à Téhéran. Sans complexe. Je connais bien les Iraniens. Ils ne vont pas oublier de sitôt ceux qui, hier, les ont humiliés. De plus l’Iran est l’allié du gouvernement de Bachar el-Assad ; la diplomatie française est dans une totale contradiction. Elle est l’ennemie de Bachar el-Assad qui est soutenu par l’Iran. Et maintenant elle veut signer des contrats, et avec l’Arabie saoudite, et avec son pire ennemi, l’Iran. Il se peut que la France ne récolte du gâteau iranien que quelques miettes. Dans un contexte explosif où les monarchies du Golfe financent des groupes terroristes sunnites pour combattre contre les chiites en Irak, en Syrie et au Liban, il y a deux blocs. On est soit du côté des sunnites, soit du côté des chiites, la France a joué la carte des sunnites.

Au point où en est la situation que devrait faire l’Occident ?

Je suis surtout certain de ce qu’il ne faut pas faire : se tromper d’allié. Affirmer que l’on fait la guerre contre le terrorisme, et même temps rester allié avec les Etats qui, comme l’Arabie saoudite, le financent, c’est une imposture qui ne fait qu’aggraver la situation. Ce genre d’alliance contre nature est donc la première chose à changer. Dans cette confrontation entre chiites et sunnites, les occidentaux n’auraient pas dû oublier que les milices chiites de Moqtada al-Sad notamment, et les milices sunnites de l’Etat islamique qui se combattent en ce moment, ont un objectif final commun : mener le Jihad contre l’Occident.

L’Etat islamique n’est pas Al-Qaïda. Son objectif est d’assoir sa position en Irak et en Syrie, d’arriver à Bagdad, de maitriser un territoire comme base de son extension – à la différence d’Al-Qaïda qui a une structure extraterritoriale. Il peut demain compter sur un réseau international énorme, activer ses cellules dormantes, s’attaquer à des infrastructures. Les pays occidentaux n’ont pas mis tout en œuvre pour l’arrêter.

 

Les tontons flingueurs

 

Tarek Aziz est mort en prison le 5 juin. Vous l’avez bien connu. Vous le teniez en haute estime. Etiez-vous en contact avec lui ?

Son fils Ziad Aziz, m’avait souvent fait part de ses craintes quant aux conditions de détention de son père à Bagdad. Il avait perdu 35 kilos, il ne pouvait plus parler, il avait eu deux attaques cardiaques. Récemment il m’avait dit que Tarek Aziz avait été transféré à al-Nassiriya, où il faisait plus de 40 degrés à l’ombre. Enfermer cet homme âgé de 79 ans, gravement malade, souffrant, dans une cellule surchauffée, c’était le tuer. A sa mort j’ai été très amer en lisant les comptes rendu de la presse. Tarek Aziz était un serviteur de l’Etat dévoué et intègre. Le seul premier ministre chrétien d’un pays arabe. Maintenant il n’y a plus un seul chrétien au sein du gouvernement de Bagdad et il ne reste quasiment plus de chrétiens en Irak.

Où est-il enterré ?

Il a été enterré à Amman, le 12 juin. Sa femme, Violette, qui est française, vivait avec son deuxième fils au Yémen. Tandis que Ziad Aziz, le premier fils, vit à Amman avec sa femme et ses enfants.

 

Tarek Aziz et le père Jean-Marie Benjamin à Badgad

 

Notes

[1] - Biographie de J.M. Benjamin -  Son site

[2] - Ses ouvrages : 1999 : « Irak, l’apocalypse », Éditions Favre, Lausanne. 2002 : « Obiettivo Iraq. Nel mirino di Washington », Editoni Riuniti, Roma. 2003 : « Irak. Ce que Bush ne dit pas », Éditions CLD, Paris. 2002 : avec Tiberio Graziani, « Iraq, Trincea d’Eurasia », Edizioni All’Insegna del Veltro, Parma. 2003 : « Irak, avant-poste de l’Eurasie », Avatar Éditions, coll. Les cahiers de la radicalité. 2003 : « Peace », Éditions Favre, Lausanne. 2005 : Auteur d’un chapitre dans « Neo-Conned! Again: Hypocrisy, lawlessness, and the rape of Iraq », IHS Press, Irlande. 2015 : « Irak, l’effet boomerang – Entretiens avec Tarek Aziz », Edition Balland.

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